Par définition même, un mélange des genres, c'est compliqué à composer. On s'attendait donc à ce que la formation du gouvernement n'aille pas sans difficulté. Mais l'on n'avait pas prévu que cela irait jusqu'à l'obstruction, via des conditions rédhibitoires, pour ne pas dire de chantage, posées avec impudence par la minorité. À la majorité, au Premier ministre désigné, mais également au chef de l'État.
On assiste de la sorte à un ahurissant spectacle de népotisme boulimique, certains exigeant la nomination d'un proche, ainsi que l'attribution de portefeuilles déterminés, sans quoi il n'y aurait pas de gouvernement. Une revendication qui foule aux pieds la Constitution. Car le choix des ministres, de même que la répartition des portefeuilles, est du seul ressort du Premier ministre désigné, sous condition de l'accord du chef de l'État. Bien entendu, le plus souvent, l'intéressé ne peut, en pratique, se fixer sans consulter, voire négocier, avec les parties concernées. Mais cela ne peut aucunement signifier qu'elles sont en droit, juridiquement et institutionnellement, de lui imposer des parachutages. Il est donc inadmissible qu'un homme public, de plus investi d'un mandat de député, proclame qu'il désigne motu proprio qui il veut pour le représenter. Tout ce qu'il est autorisé à faire, c'est de proposer un choix et, s'il se heurte à un refus, d'agir en conséquence. Soit en transigeant, soit en se mettant de côté. Et ce qui est valable pour un particulier l'est encore plus pour les partis, les courants et les camps. Ils ne peuvent pas, non plus, imposer au Premier ministre désigné et au chef de l'État ni les noms de leurs délégués au ministère ni les portefeuilles qui devraient leur revenir. Ils peuvent, ils doivent même, avancer les noms qui leur semblent les plus compétents. Mais en se rappelant que la Constitution ne dit nulle part que ce sont les fractions qui procèdent au montage ministériel. Il ne faut pas oublier, en effet, que c'est le président du Conseil qui sollicite la confiance de la Chambre et doit lui rendre des comptes. Le problème porte donc moins sur la désignation de politiciens battus aux élections que sur la responsabilité institutionnelle du chef du gouvernement, responsabilité qu'il ne peut assumer s'il n'est pas libre de choisir son équipe. Car, répétons-le, il doit répondre de ses membres devant l'Assemblée nationale.
L'inconnue, maintenant, c'est le Hezbollah. Le général Michel Aoun insiste, et c'est peu dire, pour la reconduction de son gendre, Gebran Bassil, aux Télécoms. Il va même jusqu'à clamer que sans cela, il n'y aurait pas de gouvernement. Le Hezb le soutient-il vraiment dans cette étrange attitude ? La réponse verbale est positive, mais nuancée : sayyed Nasrallah, tout en qualifiant les revendications de son allié de légitimes, renvoie les responsables à ce dernier pour traiter, et négocier avec lui. Une façon d'indiquer qu'on peut toujours trouver un arrangement. Mais est-ce que le Hezbollah y met du sien, dans ce cadre ? C'est vraisemblable car le Hezb est pressé, et le reconnaît volontiers. Tandis que le général Aoun et l'ancien ministre Wi'am Wahhab estiment qu'il n'y aura pas de formation avant septembre ou même octobre. Or, pour le Hezbollah, il faut beaucoup accélérer les choses, pour qu'il y ait un gouvernement en place afin de parer des menaces israéliennes de plus en pesantes. Et pour prendre les devants du côté de la déclaration ministérielle, afin qu'elle reprenne les mêmes termes équivoques que la précédente par rapport au Sud. Équivoques, car le texte soutient en même temps la Résistance et la 1701. Au moment où des pressions extérieures, également croissantes, mettent le pouvoir libanais en demeure de choisir entre l'une et l'autre, car elles sont inconciliables.
Plus avant, si l'intention du général Michel Aoun est de renverser la table, en forçant par ses exigences le Premier ministre désigné, Saad Hariri, à se désister, le Hezbollah serait-il sur la même longueur d'onde ? Est-ce que le Hezb croit vraiment aux menaces israéliennes, est-ce qu'il ne sait pas que celui qui prépare une guerre ne dévoile jamais ses intentions ?
Pour le moment, Hariri, qui a tant enduré, n'est pas près de céder. S'il devait s'y résigner, qu'adviendrait-il ? La minorité, arguant du repositionnement de Joumblatt, pourrait être tentée de prendre les rênes. Mais comment y parviendrait-elle : comme le leader du PSP le confirme, elle n'a toujours pas la majorité au Parlement.

