« Le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres »
Romain Gary
La flèche du temps pourrait-elle inverser son cours ? Peut-on, par un procédé quelconque, se retrouver dans un passé qu'on croyait révolu à jamais ? Les événements récents de la vie politique libanaise nous incitent à répondre par l'affirmative. Il y a fort longtemps, à l'époque des outrances nationalistes du panarabisme et de l'internationalisme révolutionnaire, il était criminel d'oser penser « Liban d'abord ». C'était l'époque du sinistre rouleau compresseur où la route de Jérusalem passait nécessairement par Beyrouth et ses faubourgs. Oser demander pourquoi il fallait sacrifier aussi légèrement une patrie faisait passer son auteur pour traître, renégat, ennemi de la nation, paria de la cause, etc. À la veille de la guerre civile de 1975, les tenants de la vérité nationaliste et révolutionnaire anathématisaient leurs adversaires en les traitant d'isolationnistes.
Mais qu'est-ce qu'un isolationniste des années 60 et 70 ? De manière générale, tout patriote libanais qui met l'intérêt du Liban avant celui d'autres entités politiques ou nationales. Un tel individu était automatiquement perçu comme refusant l'idéologie fusionnelle nationaliste, tant celle du panarabisme que celle du pansyrianisme qui, toutes les deux, utilisaient la cause palestinienne comme slogan tactique. Il est vrai qu'il a toujours existé au Liban une forme particulière de patriotisme qui s'apparente au chauvinisme outrancier, voire raciste, et pour qui l'allégeance au Liban a comme prérequis le refus de toute appartenance à la culture arabe. Oser proclamer, dans ces milieux chauvins, la moindre sympathie à l'égard de l'arabité faisait exclure son auteur du camp des « vrais Libanais ». D'un côté comme de l'autre, une même confusion était opérée entre les notions de « patrie », « nation » et « ethnie ». Pour les nationalistes arabes ou syriens outranciers, l'identité libanaise n'est qu'une étincelle d'une essence plus large, celle d'une identité ethnique. Dans le camp d'en face, l'identité libanaise particulière est également celle d'une essence intemporelle dont les origines remonteraient aux populations cananéennes, donc non arabes, qui peuplaient le littoral de la Méditerranée orientale. Ainsi, deux factions identitaires se regardaient comme chiens de faïence. Tout esprit raisonnable, foncièrement antinationaliste mais tout simplement patriote sans chauvinisme identitaire, passait pour un traître pour les uns et pour un renégat pour les autres.
Rien n'est plus naturel que d'aimer la terre des ancêtres, celle où on est né, sans pour autant en faire un enclos. Rien n'est plus naturel, pour un citoyen, que d'éprouver un attachement vital à sa terre d'élection. C'est ce qu'exprime Stefan Zweig lorsque, contraint de quitter l'Autriche parce qu'il était juif, il écrit : « Le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert, à 58 ans, qu'en perdant sa patrie on perd plus qu'un coin délimité par des frontières. » Il y a plusieurs manières d'être patriote. La plus élémentaire est celle des liens qui nous unissent, par la naissance ou par l'élection, à un agrégat premier appelé patrie. Mais comment ignorer la violence des mots qui sommeille sous des slogans comme « Liban d'abord » ou « La France aux Français ». Il y a, aussi, une manière de se dire patriote qui exprime un refus de l'autre et fait du voisin un ennemi. C'est pourquoi le sentiment patriotique doit en permanence refléter une exigence morale, celle qui consiste à dénoncer avec force tout ce qui témoigne d'une vision ethnique ou communautaire, de la patrie et de l'identité citoyenne. C'est précisément cela l'esprit de la journée du 14 mars 2005 qu'ont paisiblement affirmé les citoyens dans les rues de Beyrouth. Mais pourquoi y avait-il autant de slogans clairement antisyriens ?
Le patriotisme libanais ne peut-il s'exprimer que contre le grand voisin ? En réalité, il y a lieu d'inverser l'équation et de se demander si ce dernier est en mesure d'admettre et de comprendre qu'il n'existe pas d'agrégat liant les Libanais et les Syriens dans une allégeance commune à une même patrie. Tout est là.
L'indépendance plénière du Liban est avant tout un rapport autonome vis-à-vis de la Syrie qui se comporte comme si le Liban n'existait pas. Dans ces conditions, dire « Liban d'abord », c'est dire non à la volonté hégémonique syrienne. « Liban d'abord » s'harmonise avec l'arabité nouvelle maintenant que le vieux nationalisme arabe est enterré. Par contre, se référer aux vieux slogans du panarabisme et du radicalisme révolutionnaire palestinien, affirmer que « Liban d'abord » est un slogan isolationniste, c'est tout simplement faire serment de vassalité à l'égard du régime syrien. Qui se souvient encore qu'il existe un ambassadeur de Syrie au Liban ? Ne voit-on pas, avec ostentation, des citoyens libanais jouer les intermédiaires entre le régime syrien et les instances politiques de leur propre patrie ? Qu'est-ce qui habilite de tels personnages à se faire les agents d'une puissance étrangère dans la plus totale impunité ? Pourquoi cette même puissance n'utilise-t-elle pas les voies diplomatiques qui sont celles de toute relation entre deux États souverains ?
Vous avez dit « Liban d'abord » ? Alors criez-le sur tous les toits, sans peur et sans complexe.
La flèche du temps pourrait-elle inverser son cours ? Peut-on, par un procédé quelconque, se retrouver dans un passé qu'on croyait révolu à jamais ? Les événements récents de la vie politique libanaise nous incitent à répondre par l'affirmative. Il y a fort longtemps, à l'époque des outrances nationalistes du panarabisme et de l'internationalisme révolutionnaire, il était criminel d'oser penser « Liban d'abord ». C'était l'époque du sinistre rouleau compresseur où la route de Jérusalem passait nécessairement par Beyrouth et ses faubourgs. Oser...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef