- Arrête tes peurs chaque fois que tu vois un camion !
- Je t'en prie, il va nous tuer, sois gentil, ne t'énerve pas...
En voilà encore de la tension au volant de notre voiture sur nos routes dangereuses et abandonnées. C'est surtout la hantise de mourir accidenté qui nous affole. D'autres inquiétudes s'ajoutent : une peur féminine incontrôlable due à un âge certain, un ego masculin exagéré dû à son âge plus que certain, un dégoût mutuel de vivre continuellement dans une jungle ingouvernable.
Subitement, la circulation s'arrête, et mon idée fixe me revient : le camion, raison incontestable de ces embouteillages.
- Mais le camion est derrière nous, arrête de fabuler, me hurle mon mari.
- Il est sûrement devant. Il nous a dépassés. Vu la vitesse à laquelle il roulait, on ne l'a pas remarqué !
Effectivement, après quinze minutes d'embouteillage, le camion se pointe devant nous. Il était garé à la droite de la route, en diagonale, donc avait subi un arrêt obligatoire. Je me mets à balbutier des paroles de vieux, genre « Seigneur prends pitié », « Que Dieu protège ses enfants ». Mais comment faire pour que le Bon Dieu exauce les prières de ceux qui prennent d'aussi grands risques et ne respectent pas les normes de sécurité ? Le Bon Dieu fit la sourde oreille ce jour-là, car le fameux camion avait heurté une petite voiture, l'avait coupée en deux. Elle gisait sur le côté de la route, dépourvue de son capot, derrière l'engin énorme qui paraissait encore plus grand. J'écarquillai les yeux pour tenter d'interpréter le déroulement de l'accident et pour voir où avait disparu la partie amputée de la voiture. Une mare de sang indiquait la présence de victimes, aplaties probablement sous le camion géant. J'allais m'évanouir en y pensant, lancais des cris stridents qui affolaient encore plus mon mari.
Mais cette hantise de savoir si le chauffard allait ou non payer pour son crime prémédité me hantait. Échappera-t-il comme d'habitude à la justice, sera-t-il sanctionné pour s'être joué si dangereusement de la vie des autres, pour avoir causé la mort d'innocents ? À qui appartient la voiture endommagée, coupée en deux après le tunnel de Nahr el-Kalb ?
Le problème de la circulation routière fait le malheur des Libanais, car ils subissent des embouteillages et passent le trois quart de leur temps sur la route. Sortir le matin de chez soi, savoir que des dangers sérieux nous attendent, mais sortir quand même, obligés que l'on est de le faire. Conduire le plus prudemment possible, et malgré cela subir toutes les formes d'infractions de la part des autres. Maîtriser sa colère encore et encore, contrôler son langage aussi jusqu'à crever de rage et d'indignation devant autant d'iniquités, en l'absence de toute surveillance de la part de l'État.
Qu'y a-t-il de plus périlleux que ces engins énormes conduits par des chauffards criminels, qui roulent à de grande vitesse sur des routes et autoroutes non surveillées et mal signalisées ? Les accidents causés font des blessés graves, des morts, parmi les usagers de la route, les cyclistes et les piétons (le problème des cyclistes est un problème en lui-même).
Ces chauffards, nous les voyons aux bifurcations les plus dangereuses (Araya, Kahalé, Dahr el-Baïdar), sur les autoroutes aussi, dépasser en deuxième et troisième position, bloquant derrière eux de longues files. (Les camions de plus de 3,5 tonnes ne devraient pas être autorisés à utiliser la bande de gauche). La mauvaise visibilité ne semble pas les effrayer, ils se faufilent entre les voitures, tels des motos ou des Smart, à une vitesse folle. Ils foncent sans vérifier l'état de leurs freins, ni les angles morts autour de leurs véhicules. Les camions n'étaient-ils pas obligés de rouler à heures fixes, de préférence la nuit ? N'y a-t-il pas des routes qui leur sont interdites ?
Quand viendra-il ce jour heureux où les Libanais se verront dotés d'un code routier respecté par tous ? La sécurité routière est essentielle et des mesures appropriées devraient être prises d'urgence. Un code s'impose, assorti de pénalités sévères que nul ne pourrait modifier ou ignorer. Des répressions radicales : confiscations du permis de conduire, de la voiture et des sanctions pécuniaires importantes qui donneront à réfléchir à tous les citoyens, même les plus friqués (au Qatar, les pénalisations peuvent atteindre les 15 000 dollars).
Notre ministre, M. Ziyad Baroud, se bat pour y aboutir. Nous le remercions et sommes chanceux de l'avoir comme ministre. La YASA se bat aussi pour l'instauration d'un code sérieux. Tous coopèrent pour un partenariat entre les secteurs public et privé. Une collaboration entre les divers secteurs, y compris celui de la santé, serait nécessaire. Les décès et les blessures consécutifs à des accidents de la circulation constituent un problème de santé majeur. Ils œuvrent pour mettre en place de bons systèmes de données, pour repérer les problèmes et évaluer les solutions. Cependant, il faudrait informer les Libanais des raisons de l'échec de ces efforts, pointer du doigt ceux qui mettent des bâtons dans les roues, qui s'opposent à de tels projets. Pourquoi la loi n'est-elle pas appliquée ? Pourquoi les gens continuent-ils à mourir dans l'indifférence totale ?
En attendant (des siècles encore) l'application d'un code routier, la seule et unique solution pour réduire le nombre de victimes de la route réside dans la baisse radicale des vitesses autorisées et de sévères pénalisations pour ceux qui dépassent ces vitesses.
Alfred Jazry disait : « Il faudrait, dans le code civil, ajouter partout "du plus fort" au mot loi. »


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