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Liban - En Toute Liberté

La nuit la plus longue

J'appartiens à une génération qui a vécu comme si le Liban existait. Un Liban où personne ne posait à l'autre la question de l'identité. Que répondre aujourd'hui à ceux qui me provoquent ? À ceux qui m'annoncent la mort du 14 Mars ? Sinon qu'ils m'annoncent la mort du Liban ; sinon qu'ils m'annoncent le deuil et ses déchirements ?
Sinon que le Liban est mort, qu'est-ce qu'on m'annonce, en me disant que, « real politik » oblige, Walid Joumblatt se rend à Damas et que Bachar el-Assad s'inclinera, avant la fin de l'année, sur la tombe de Rafic Hariri ?
Et sur la tombe de mes désillusions, qui donc ira s'incliner ? Sur la tombe du Liban fragmenté en communautés ; sur la tombe du Liban déchiré, éclaté, pris en otage par de faux frères, qui ira s'incliner ?
Maronite et fier de l'être, mon identité m'est aujourd'hui une croix, un fardeau, une malédiction. Mon identité culturelle m'est en horreur, autant que celle de Nabih Berry, Hassan Nasrallah, Walid Joumblatt, Sleimane Frangié et Michel Aoun. Parce qu'ils réfléchissent en termes communautaires, ces hommes me sont en horreur. Je suis libanais. Libanais d'abord, libanais avant et après tout, libanais jusqu'aux os. Jusqu'à la fibre de l'être et du cœur. Jusqu'à ce sang qui bat dans mes veines et balbutie à mes poignets.
Je n'ai pas d'autre identité et n'en désire pas d'autre. J'ai une foi vive en Dieu, mais civilement, je suis libanais et j'ai en horreur tous ces débris culturels dont vivent ceux qui se disent autre chose.
J'appartiens, je suis fier d'appartenir, à une génération qui a connu le Liban et l'unité de son peuple, à une génération dont aucun membre n'a fait à l'autre l'affront de lui demander « ce qu'il était ». Dont l'honneur était d'apprendre par pur hasard que l'autre était musulman, protestant ou juif. Dont l'honneur était d'exécrer toutes ces petitesses. Et j'exècre tout aussi fort, aujourd'hui, qu'un homme renie le Liban pour sauver sa peau, quand le seul salut que sa communauté pouvait espérer, c'était de garder vive la flamme de la foi dans le Liban.
Non, le 14 Mars n'est pas mort, ni comme symbole ni comme source d'identité politique. Le 14 Mars continuera de vivre en nous aussi longtemps que vivront les rêves des millions de Libanais ayant dit oui au Liban. Après, qu'on fasse ce qu'on veut de ce malheureux pays. Si Dieu le permet, que ce pays meure enfin et que ce chagrin cesse !
D'ici là, nous avons le devoir d'être les gardiens du Liban ; de ne pas brader cette identité arrachée à l'histoire et fièrement préservée. Il est particulièrement de notre devoir, à nous chrétiens, d'en être les gardiens. Il ne sera pas dit que les maronites, les vrais maronites, ont renié le Liban. Et comme de vrais maronites, redisons toujours : « Le Liban n'est pas aux chrétiens, mais les chrétiens au Liban ; le peuple libanais est un seul peuple, pas une fédération de communautés. »

* * *

Cela dit, et s'il faut à tout prix plonger dans la complexité de la situation, il est des explications au désastre. On a suffisamment parlé d'un « repositionnement » stratégique de Walid Joumblatt. Pour ceux qui analysent la situation en ces termes, le chef du PSP cherche à protéger ses flancs aussi bien du côté de Damas que du côté du Hezbollah, compte tenu des « nouvelles orientations » régionales de Washington, qu'il interprète comme une garantie de stabilité pour le régime syrien, et d'un acte d'accusation impliquant le Hezbollah dans l'assassinat de Rafic Hariri. Un Hezbollah qui a donné un avant-goût, le 7 mai 2008, de ce dont il est capable, s'il se retrouve le dos au mur.
Toutes ces données sont importantes et il faudra y revenir, mais pour l'instant, il est également utile de jeter un bref éclairage sur l'échec flagrant des relations humaines et politiques entretenues entre eux par les ténors du 14 Mars.
Car cet échec est flagrant et s'il n'est pas la cause directe du revirement de Walid Joumblatt, il y a certainement contribué. Il n'y a qu'à voir ce qui se passe ; comment aucun des camarades de lutte de Walid Joumblatt n'a pris ces jours-ci la peine de lui parler ou de le rencontrer. C'est anormal, à tous points de vue.
À cet échec, il est des explications objectives. Le déficit de communication au sein du 14 Mars est dû, d'abord, aux contraintes de sécurité, aux incertitudes des communications téléphoniques, à l'impossibilité de se rencontrer spontanément et à la nécessité de passer par des intermédiaires. N'oublions pas que ces hommes ont vécu, de longs mois, comme des bêtes traquées.
Ce déficit s'explique aussi, objectivement, par la surmédiatisation de chaque mot et de chaque geste des responsables du 14 Mars, qui ont fini par communiquer entre eux par médias interposés. Ce manque de communication a entraîné un grave manque de concertations dès le départ, dès le 14 mars 2005, quand le formidable élan des Libanais était conduit à partir de Moukhtara, à coups de déclarations faites au jour le jour, sans réel contact entre les chefs politiques du mouvement. Il s'est répété à divers carrefours importants du combat : notamment le 5 mai 2008, lors du fameux Conseil des ministres au cours duquel on a voulu s'en prendre aux voies de communication du Hezbollah, ainsi que le 7 mai 2008, face aux hordes qui ont imposé leur domination armée à Beyrouth.
Mais ce n'est pas tout ; le manque de communication s'explique aussi par le goût du commandement des ténors du 14 Mars, leur style hautain et exclusif, la propension à jouer le « grand patron », la tendance à vouloir conserver un « domaine réservé », à garder pour lui des informations précieuses qui auraient pu aider tout le monde, si elles étaient partagées et discutées.
La presse, du reste, a souffert, comme les ténors du 14 Mars, des échanges secrets des uns et des autres, des négociations du secrétaire général de la Ligue arabe ou des chuchotements des ambassadeurs saoudien ou égyptien. Pour des rivaux, ces domaines réservés étaient sans doute de mise. Pas pour des alliés. Les communications internes, au sein du secrétariat du collectif, ont fini par en être complètement faussées et ne représentaient plus qu'une collection d'avis pertinents, mais individuels.

* * *

Voilà, en termes très brefs, l'un des diagnostics à porter sur le terrible drame politique qui nous est donné en spectacle. Que reste-t-il à faire, maintenant qu'on est conscient de cette terrible carence de relations personnelles ? Maintenant qu'on sait que les intérêts personnels des uns et des autres passent avant ceux du Liban ? Maintenant qu'on sait que Walid Joumblatt est peut-être plus à l'aise avec Rustom Ghazalé qu'avec Samir Geagea ; maintenant qu'on sait tout ça, que reste-t-il à faire ? Continuer le combat pour un Liban indépendant et libre, malgré le regain d'influence de Damas que ce revirement nous vaut.
J'appartiens à une génération qui a vécu comme si le Liban existait. Un Liban où personne ne posait à l'autre la question de l'identité. Que répondre aujourd'hui à ceux qui me provoquent ? À ceux qui m'annoncent la mort du 14 Mars ? Sinon qu'ils m'annoncent la mort du Liban ; sinon qu'ils m'annoncent le deuil et ses déchirements ?Sinon que le Liban est mort, qu'est-ce qu'on m'annonce, en me disant que, « real politik » oblige, Walid Joumblatt se rend à Damas et que Bachar el-Assad s'inclinera, avant la fin de l'année, sur la tombe de Rafic Hariri ?Et sur la tombe de mes désillusions, qui donc ira s'incliner ? Sur la tombe du Liban fragmenté en communautés ; sur la tombe...
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