Des professionnels avertis voient dans l'article du Der Spiegel, et bien qu'il puisse peut-être viser juste et coller aux conclusions des enquêteurs, un montage effectué au Liban même. Un ballon d'essai pour tester les réactions, mais aussi pour tenter de semer la discorde. Fort heureusement, les Libanais de toutes tendances se sont empressés de dénoncer cette tentative d'intox développée à travers le périodique allemand.
Le message syrien initial, Walid Joumblatt l'avait rapidement saisi quand le tribunal a pris corps. S'adressant à Saad Hariri, il avait été le premier à lui conseiller de se contenter, le cas échéant, de découvrir la vérité sur l'assassinat de son père, Rafic Hariri, sans insister ensuite pour que justice soit faite. Lui-même avait voulu que les assassins de son père, Kamal Joumblatt, fussent identifiés, mais sans chercher à connaître qui était derrière eux, car une telle partie est au-dessus des lois et ne peut être châtiée.
Le fait est que le député Saad Hariri a dissocié, dès la formation du cabinet Siniora, la question de l'enquête sur la mort de son père du volet des relations libano-syriennes. Le trait de séparation deviendra, sans aucun doute, encore plus marqué quand il aura formé le gouvernement. Selon Joumblatt, Hariri voudra traiter avec Damas, qu'il visiterait alors, sur base de Taëf et de la géographie politique, qui imposent des relations bilatérales naturellement privilégiées. Le leader du PSP met ensuite en garde contre une discorde qui éclaterait entre sunnites et chiites. Dans le cadre d'un projet américain visant à propager l'anarchie dans le monde arabe et musulman afin de soulager Israël, affirme-t-il.
Quand on lui fait remarquer que ses assertions reviennent à soutenir que les appréhensions du Hezbollah vis-à-vis d'une politisation du tribunal sont justifiées, il répond : « Qui donc a jamais dit, au départ, que le tribunal n'était pas politisé ? Il existe deux voies pour la justice ou pour le moyen d'utiliser le tribunal, c'est là une question très délicate. Nous demandons la vérité, nous verrons ensuite, et ce point est sensible. Ce n'est pas de sentiment seulement qu'il s'agit, mais du sort du pays. Je suis fils de martyr et, à ma manière, j'ai effectué un arrangement. »
Donc Joumblatt confirme que c'est ou bien la justice, ou bien la paix civile. Mais il y a l'autre face de la médaille, et Damas ne tient pas tout en main, tant s'en faut. Le tribunal, même sous l'effet de la menace visant les Libanais, reste pour la Syrie bien plus un handicap qu'un avantage. Il peut être en effet utilisé, sans avoir l'air d'y toucher, pour exercer une pression accrue sur le régime syrien afin qu'il commence à prendre ses distances par rapport à l'Iran ou à porter cet allié à plus de fluidité sur le nucléaire. De même, le tribunal peut servir à stimuler la volonté syrienne d'accélérer la conclusion d'une paix avec Israël. Avec, en prélude, une forte contribution syrienne à l'application complète de la 1701.

