Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Les dindons de la farce

Par Georges TYAN
Je me souviens il y quelques petites décennies, quand il faisait bon vivre au Liban, la rue Hamra grouillait de monde, ses cinémas affichaient les derniers films, ses cafés-trottoirs étaient bondés.
Les jeunes en chemise à fleur ou en minijupe déambulaient gais, heureux, insouciants sur les deux rives de cette belle avenue qu'on appelait fièrement les Champs-Élysées de Beyrouth.
Déjà une sorte de ségrégation existait, les jeunes filles du cru préféraient sortir avec les jeunes étrangers fils de diplomates, ou de chargés de mission chez nous.
Il en allait de même du côté des garçons, combien fiers et le torse bombé, une blonde étrangère à leur bras.
Bien sûr d'un côté comme de l'autre cela faisait grincer des dents ; les autochtones étaient souvent laissés pour compte, mais il faisait bon pour son ego d'accrocher à son tableau de chasse une personne qui n'était pas d'origine locale.
À bien y penser, ce comportement était latent dans nos gènes ; nos parents et grands parents avaient connu le Mandat et, bien avant l'occupation turque, qu'ils nous avaient transmis sans le savoir ou le vouloir.
Tel un microbe qui se promène dans l'air sans que nous y prenions garde, il fait partie intégrante de l'air vicié que nous respirons.
Et depuis, rien n'a changé, sauf qu'en matière d'étrangers, nous avons remplacé les Européens par les Arabes, qui, eux, s'ils parlent notre langue, ne nous ont jamais compris.
Même la gestuelle pourtant simple et planétaire est devenue une sorte de chinoiserie à devinette.
Il serait fastidieux et pénible de rappeler ce qu'il advint par la suite. Ce furent ces aventures d'un désamour torride qui se sont terminées le plus souvent non en apothéose mais en chaleur et lumière, éteintes dans un flot de sang innocent.
Les politologues ont beau jeu ; ils tapent dur et sans merci, ils parlent d'immaturité, d'autogestion déliquescente, de caste politique à œillères, d'un pays ingouvernable, tout juste bon pour les oubliettes de l'histoire.
Et pourtant ce pays figure dans la Bible, a traversé les siècles, regorge d'histoire, de beauté, de bonté, accueillant à souhait, un pays de passage portant les stigmates de toutes les hordes qui y ont transité sans pour autant réussir à le dompter ou se l'approprier.
Tous ces hôtes d'un jour ou de quelques années ont certes laissé des traces, indélébiles il est vrai, la principale étant ce mercantilisme qui nous tient toujours comme une angoisse dont nous ne parvenons pas à nous défaire.
Même dans notre intimité la plus stricte, il faut qu'une tierce partie, étrangère de surcroît, s'immisce, donne son avis, facilite nos relations domestiques, donne son aval à la formation de nos gouvernements.
Je n'ai pas souvenance que M. Sarkozy ait pris l'avis de l'un de nos dirigeants quand il avait remanié il y deux semaines son cabinet, ou que M. Obama nous ait sollicité au sujet des nominations qu'il a effectuées.
Heureux celui qui peut contenter tout le monde et son père.
Quel besoin avons-nous de glaner ça et là des bénédictions et des satisfecit ? Nous avons atteint et même dépassé l'âge de maturité pour entreprendre ce que nous devons faire d'une démarche assurée.
Nous n'avons que trop cher payé notre aboulie, surtout le fait d'avoir trop longtemps admis la facilité, celle où les autres décident pour nous, et l'aisance de rejeter la faute sur autrui.
Nous ne sommes plus en droit de donner dans l'adultère, l'ami de mon ami n'est pas forcement le mien, tout comme l'ennemi de mon ennemi n'a que sporadiquement été mon ami, sauf quand cela faisait son affaire, bien entendu.
Et justement, voilà que de nouveau ils font ami-ami, un ambassadeur sera bientôt nommé à Damas, les boys vont se retirer prochainement d'Irak, comme quoi il faut protéger ses arrières, et nous redeviendrons sous peu les dindons de la farce.
Plus encore, les ennemis d'hier -  qui s'insultaient à qui mieux mieux, se traînaient dans la boue (juste pour être poli j'ai omis le s, cherchant dans les bas-fonds de la langue arabe les adjectifs les plus vils pour se les lancer à la figure et à la nôtre -  sont tombés théâtralement dans les bras, avec moult embrassades.
Certes ils ont senti le vent tourner, il n'y a pas de quoi en faire tout un plat. Qui aura encore besoin d'un petit pays où les gens ont pris le pli, pour un oui ou un non, de s'expliquer à coup de canon ?
Ceci n'est nullement une plaisanterie de mauvais goût, encore moins une prémonition, je ne suis pas devin, mais pragmatique.
Comme beaucoup de Libanais je pense n'avoir que faire des relations interarabes, celles de la Perse avec la Chine ou les îles Vierges, d'autant plus que je ne saisis pas comment elles peuvent influer sur la politique interne de mon pays.
Les formations du 14 Mars ont gagné les élections législatives du 7 juin 2009 ; un gouvernement aurait dû être formé dans la foulée. Or à ce jour, rien n'a été fait. Pourquoi dilapider cette victoire ?
La politique n'est pas une œuvre de bienfaisance, les quémandeurs ont le bras long et l'appétit vorace, un bout ne leur suffira jamais, c'est tout le gâteau qu'ils exigent et à ce compte-là, ils l'obtiendront tant bien que mal.
Leur science culinaire est indigeste, nous en avons déjà tâté. C'est la raison essentielle pour ne pas remettre le couvert car elle ne se bonifiera pas avec le temps.
Sinon cette journée du 7 juin 2009 aura été une grosse farce, que les dindons ne pardonneront pas.

Georges TYAN
Conseiller municipal
de Beyrouth
Je me souviens il y quelques petites décennies, quand il faisait bon vivre au Liban, la rue Hamra grouillait de monde, ses cinémas affichaient les derniers films, ses cafés-trottoirs étaient bondés. Les jeunes en chemise à fleur ou en minijupe déambulaient gais, heureux, insouciants sur les deux rives de cette belle avenue qu'on appelait fièrement les Champs-Élysées de Beyrouth.Déjà une sorte de ségrégation existait, les jeunes filles du cru préféraient sortir avec les jeunes étrangers fils de diplomates, ou de chargés de mission chez nous.Il en allait de même du côté des garçons, combien fiers et le torse bombé, une blonde étrangère à leur bras.Bien sûr...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut