Depuis le 2 juillet, 4 000 marines, épaulés par 650 soldats afghans et un impressionnant arsenal, pourchassent un ennemi solidement retranché dans sa forteresse de Helmand. Nom de l'opération : « Khanjar », un mot qui peut être traduit par pointe de l'épée. Les militaires se sont enfoncés dans la région avec une facilité déconcertante, ce qui aurait dû leur donner à réfléchir. Au lieu de quoi, leurs chefs ont choisi d'aller de l'avant, avec pour résultat un désastreux bilan : une quinzaine de victimes dont quatre officiers en dix jours côté anglais, deux GI tués côté américain, ce qui porte le total des morts à 184 pour le premier camp, à 734 pour le second depuis le début de l'intervention des Occidentaux.
Au fil des années, des bouleversements en profondeur se sont produits dans le pays. Les jeunes qui avaient bouté dehors l'Armée rouge ne font plus figure de sauveurs. Alliés aux seigneurs locaux, ils tirent la majeure partie de leurs ressources de la culture du pavot et de sa transformation en opium. Ainsi, il existe 50 laboratoires clandestins et un nombre indéfini de réseaux chargés de convoyer la drogue. L'une des difficultés rencontrées par le régime du président Hamid Karzaï et ses protégés est que la population vit, elle aussi, de cette manne et se retrouve de ce fait alliée d'un pouvoir parallèle que, par ailleurs, elle honnit autant, sinon plus, que ces bombardements déclenchés pour les « libérer » et qui font des ravages dans leurs rangs. Les avions américains qui vaporisent des défoliants tueurs des plants sont perçus comme des appareils du diable par les fermiers, lesquels optent alors pour le moindre mal, en l'occurrence les hommes du mollah Omar.
L'autre « ennemi », si l'on peut dire, est représenté par la PNA, cette police officielle dont les pratiques feraient des jaloux parmi les bourreaux de la défunte Savak. Les habitants se plaignent aux rares journalistes qui s'aventurent là de la généralisation des vols par les forces de l'ordre de voitures et de motos, des extorsions d'argent, de la torture et de maintes autres pratiques devenues courantes en dépit des efforts des troupes alliées d'en limiter le nombre. À un niveau plus élevé, la situation n'est guère plus brillante. Il y a quelques mois, le New York Times publiait un reportage sur la gabegie et la corruption qui règnent à un niveau élevé de la pyramide gouvernementale, citant en particulier le nom du propre frère du chef de l'État, Ahmad Wali Karzaï.
Si la stratégie utilisée en Irak a porté ses fruits - notamment au cours des derniers mois qui ont précédé le début de retrait de l'armée US -, il est loin d'en être de même en Afghanistan, du moins à ce jour, parce que la situation géopolitique n'est pas la même, pas plus que la conjoncture socio-économique. Certes, ici aussi, si le tableau est inversé, il existe une importante minorité chiite, les Hazaras, et une majorité sunnite, les Pachtouns, qui les exploite. Mais là s'arrête la comparaison. L'armée afghane passe à juste raison pour être (relativement) efficace ; le Pakistan ne semble plus disposé à aider comme par le passé les talibans ; enfin, ceux-ci ne cherchent pas à s'emparer d'une capitale, Kaboul, qu'ils seraient incapables de conserver longtemps.
Le message parvenu à Washington du fin fond de la vallée de Helmand peut se résumer ainsi : pacifiez la zone, la population se chargera du reste. Reste une question à laquelle l'administration Obama n'a pas encore trouvé de réponse : comment assurer une bonne gouvernance ?
* Ancien militaire puis diplomate, aujourd'hui professeur à la John Kennedy School of Government de Harvard. La phrase citée a paru dans un long article publié par la London Review of Books sous le titre « The Irresistible Illusion ».

