Saad Hariri n'a certes pas l'intention de venger, personnellement, la mort de son père mais de lui rendre justice et, ce faisant, de rétablir la stabilité au sein d'un pays où décidément tout semble pourri comme au royaume du Danemark. La vérité de Hamlet est celle d'un revenant, celui de son père, qui lui révèle le nom de son assassin. Hamlet ne sait vers qui se tourner, car tous ceux qui l'entourent ne sont pas ce qu'ils sont supposés être. Sa mère ne peut lui apporter aucun réconfort, elle partage le lit de l'assassin. La pauvre Ophélie qu'il aime se méfie de lui suite aux conseils de son père Polonius. Ce dernier ne s'intéresse qu'aux apparences des choses et c'est ainsi qu'il persuade la frêle Ophélie que la passion de Hamlet est uniquement charnelle.
Aller ou ne pas aller à Damas ? Comment se rendre chez celui qu'on a longtemps soupçonné d'être le commanditaire du meurtre ? L'est-il vraiment ? Ne l'est-il pas ? Comment le savoir ? Une commission d'enquête, mandatée par la communauté internationale, a laissé entendre qu'il pourrait l'être tout en ne l'étant pas. Des juges d'instruction ont mis sous les verrous des hommes qu'un juge dit de la « mise en état » a estimé devoir relaxer, faute de preuves. L'unique preuve de Hamlet est une confidence faite par un fantôme, au milieu de la nuit. Encore faut-il croire à la réalité des fantômes. Tout échappe à Hamlet, jusqu'à son propre deuil, jusqu'à ses propres larmes qu'il considère comme de simples vêtements de sa douleur.
Aller ou ne pas aller à Damas ? Mais qui a tué Rafic Hariri ? Comment aller à Damas dans l'absence de tout acte d'accusation supposé émaner d'une haute cour internationale de justice. Que fait cette cour ? Quel est ce curieux tribunal qui n'a qu'une seule affaire à traiter ? À quoi passent leurs journées ceux qui y travaillent ? Existe-t-il un suspect au moins, ou bien se doit-on de considérer cette cour comme un « tribunal contre X » ? Et tous ces amis si proches ou moins proches, qui sont pleins de sollicitude, que savent-ils exactement ? Qui connaît l'assassin au sein de ce vaste réseau de pouvoir et d'intérêts hautement « stratégiques » ?
Aller ou ne pas aller à Damas ? Renoncer à former le gouvernement d'un pays où le pouvoir n'est pas entre les mains de ceux qui sont supposés l'exercer ? Former un gouvernement amputé des quatre membres par le jeu subtil du très toxique tiers de blocage ? Aller à Damas au nom de la sacro-sainte unité nationale qui n'est qu'un consensus tribal ? Décidément, la pourriture est encore plus grande au Liban qu'au pays de Hamlet. La vérité elle-même s'appelle mensonge. Dieu lui-même ne prend pas la peine de se vêtir de bonté. Il n'est que violence et cruauté. Dans ce très shakespearien Liban, où tout est pénombre crépusculaire comme au château d'Elseneur, la voix du peuple a depuis longtemps cessé d'être la voix de Dieu. Comme chez George Orwell, « la liberté c'est l'esclavage » et « la paix c'est la guerre ». Le peuple vote, exprime sa libre volonté, envoie une majorité au Parlement. La majorité ne veut pas gouverner, elle doute de sa propre légitimité comme Hamlet qui a fini par douter du spectre de son père. Oui, elle doute de sa légitimité démocratique, car cette dernière n'est pas validée par l'autre légitimité, non démocratique parce que consensuelle. Pour justifier sa pusillanimité volontaire, la majorité démocratiquement élue se cache derrière le voile faussement pudique de la fallacieuse « unité nationale », qui est le terme élégant pour dire « accepter le diktat des armes » ou « plier piteusement sous la menace ».
Aller ou ne pas aller à Damas ? Renoncer à la vérité et prendre le pouvoir ? Renoncer au pouvoir ou devenir parricide ? Hamlet avait fini par simuler la folie afin de venger son père, en tuant Claudius. Ce faisant, il laissait un peuple sans roi et ouvrait la porte à la guerre et ses violences.
Aller à Damas et gouverner ? Ne pas aller à Damas et défier les frères et les amis qui peuvent, après tout, être de faux frères et de non moins feux amis ? Il est difficile d'être un Saad Hariri pour qui, comme pour Hamlet, « être ou ne pas être, telle est la question ».


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