Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

L’espoir iranien

Amine ASSOUAD
S'abstenir de tout commentaire sur les événements en Iran parce que l'on n'y comprend rien, demandait Hassan Nasrallah. Outre l'insulte à l'intelligence des Libanais, la violence verbale et symbolique du chef du Hezbollah, à l'image de cette peur du voisin en Iran, du zèle du « frère » pour vous dénoncer, et de la pression accablante d'un système policier où le maillage dense des services de renseignements avec les milices populaires des bassidji prévient toute dissidence et confine jalousement la liberté d'expression, correspond étrangement à la violence physique dont sont victimes les opposants à l'élection fort contestée d'Ahmadinejad.
Ne comprennent-ils rien eux non plus, ces milliers de manifestants sur qui l'on a tiré à bout portant dans les rues de Téhéran, qui ont ignoré le respect de façade à l'égard de l'ayatollah Khamenei et défié ouvertement et courageusement, malgré la menace du bain de sang, l'ultimatum d'un régime en perte de légitimité et vacillant sur ses propres bases ? Ou encore ces dizaines de journalistes, intellectuels et leaders réformateurs emprisonnés, et ces étudiants attaqués dans leurs dortoirs, poignardés et défenestrés dans leur sommeil ?
Nous assistons à un mouvement de contestation inédit depuis la révolution de 1979, impossible à cerner à l'heure qu'il est, mais qui sera déterminant pour l'avenir et dont les causes profondes sont parfaitement compréhensibles et résident dans cette aspiration au changement d'une grande partie des Iraniens. Pour qui connaît la société iranienne où les clivages sociaux et les écarts de génération sont, dans une grande mesure, un marqueur des identités politiques, le conflit porte par ailleurs sur des choix idéologiques entre un Iran « fort », au discours dogmatique et réactionnaire vis-à-vis de l'Occident, incarné par Mahmoud Ahmadinejad et les gardiens de la révolution, et un Iran plus démocratique, soucieux de son économie et du bien-être de sa population, et entendant tirer avantage d'une certaine ouverture sur le monde.
Ajouté à cela des enjeux de pouvoir au sein même de la nomenklatura révolutionnaire entre les nouveaux acteurs que sont les pasdarans et un clergé plus traditionnel, soutenu par les réformistes - à leur tête Mohammad Khatami qui a décidé de ne pas reculer comme lors des émeutes de 1999 - et rallié tactiquement par le président de l'Assemblée des experts, Rafsandjani. Cette alliance de forces politiques s'est trouvé comme leader accidentel pour conduire le mouvement de protestation Mir Hossein Moussavi, un homme de sérail, Premier ministre durant la guerre contre l'Irak, et dont la candidature à la présidence a été validée par Khamenei, avec celles de trois autres candidats seulement parmi quatre cents. Habitué du système et un revenant en politique, Moussavi a été transformé, par la force des choses et en quelques jours seulement, en gardien des libertés dans un pays où le clergé joue un rôle fondamental et où les femmes sont reléguées au second rang.
Une ère nouvelle s'annonce-elle ? En tout cas, des tabous ont été brisés et rien ne sera plus jamais comme avant. La fin du mouvement aboutira à une percée démocratique ou à un durcissement du régime et une intransigeance sur le dossier nucléaire. Il faut néanmoins faire preuve d'un optimisme prudent car Ahmadinejad, champion des « déshérités » et du petit peuple, reste plus populaire que beaucoup ne le pensaient, malgré un bilan économique catastrophique et une inflation rampante, et la société iranienne, même fortement polarisée, demeure largement favorable à un programme nucléaire destiné à raffermir l'indépendance de l'État.
Mais en appuyant ouvertement le président sortant durant la campagne électorale et en faisant preuve d'une hâte inhabituelle pour le féliciter de sa « grande victoire » trente-six heures après un vote sur lequel plane le doute d'énormes fraudes (des millions de bulletins rédigés à la main ont été décomptés en à peine quelques heures), l'ayatollah Khamenei a propulsé son régime dans la crise. Les élections en Iran, qui canalisent d'habitude le mécontentement populaire et vêtent d'un habit démocratique un régime théocratique, autoritaire et centralisé autour de la figure du guide de la révolution, ont agi cette fois-ci à la manière d'une soupape qui a « sauté ».
L'acceptation d'un recompte partiel des votes par le Conseil des gardiens, alors que l'on demandait, suivant Sherin Ebadi (prix Nobel de la paix), un nouveau scrutin, et le sermon du guide Khamenei qui s'est montré intraitable ont limité encore plus la marge de manœuvre du régime.
La légèreté avec laquelle les autorités ont voulu balayer les soupçons d'une manipulation d'envergure était de trop pour une société iranienne dont le niveau de culture et de maturité politique est sans commune mesure avec les principes rétrogrades d'un régime allant à contresens de l'histoire. Assoiffés de liberté, les Iraniens ont déjà été trahis par deux fois dans leur combat pour la démocratie : la première fois en 1953 par les États-Unis et le Royaume-Uni qui avaient mis fin par la force à la brève expérience Mossadegh, et la deuxième fois en 1979 par Khomeiny qui leur avait volé leur révolution et établi une dictature sous des formes plus pernicieuses.
Cela explique en partie le ton mesuré et réaliste de Barack Obama, qui avait admis l'erreur américaine de 1953 lors de son discours du Caire, pour commenter le soulèvement en Iran. Le président américain, tout en condamnant de façon de plus en plus ferme la répression brutale et tout truquage d'élections, sait qu'il ne peut prendre parti publiquement sous peine de faire le jeu d'Ahmadinejad, et qu'il doit garder ouverte la porte du dialogue avec le régime. Il a conscience par ailleurs que ce qui se joue se décidera uniquement à Téhéran et non dans une quelconque chancellerie occidentale.
Une chose est à relever : ce n'est pas sans inquiétude que le Hezbollah et les régimes arabes, mêmes ceux dits modérés, ont suivi le déroulement des événements.

Amine ASSOUAD
Avocat 
S'abstenir de tout commentaire sur les événements en Iran parce que l'on n'y comprend rien, demandait Hassan Nasrallah. Outre l'insulte à l'intelligence des Libanais, la violence verbale et symbolique du chef du Hezbollah, à l'image de cette peur du voisin en Iran, du zèle du « frère » pour vous dénoncer, et de la pression accablante d'un système policier où le maillage dense des services de renseignements avec les milices populaires des bassidji prévient toute dissidence et confine jalousement la liberté d'expression, correspond étrangement à la violence physique dont sont victimes les opposants à l'élection fort contestée d'Ahmadinejad. Ne comprennent-ils rien eux non plus, ces milliers de manifestants...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut