Les tenants de la tendance positive estiment en effet que si come-back damascène il y a, il s'effectue uniquement par les canaux officiels, c'est-à-dire par le biais de contacts interétatiques et en passant d'abord, et surtout, par le palais présidentiel de Baabda. L'argument qui accompagne ce raisonnement est le suivant : Saad Hariri, Premier ministre désigné, savait pertinemment bien avant d'être nommé que le chemin du gouvernement ne serait pas facile, il l'a d'ailleurs affirmé lui-même dans son discours d'investiture. Mais il savait aussi, au moment de sa désignation, que la conjoncture régionale actuelle est en pleine mutation, et qu'il existe une réelle possibilité d'en tirer profit sur le plan politique local. Ainsi, ceux qui s'acharnent à rester positifs expliquent le flou actuel par la volonté délibérée du camp Hariri d'observer un mutisme à toute épreuve et soulignent un point qu'il leur semble aujourd'hui important de soulever : le tribunal spécial pour le Liban n'est plus aujourd'hui tributaire des tiraillements politiques et la procédure a pris son cours normal loin des soubresauts de la scène politique libanaise. Que l'opposition tente de « coincer » la majorité, rien de plus normal, affirme une source proche de Baabda, « car la région est à l'orée de grandes transformations », mais cette tentative de mettre le PM désigné au pied du mur ne peut pas aller très loin, toujours selon la source précitée, car « Saad Hariri n'est pas seul » : il préside une coalition multipolaire et multiconfessionnelle avec laquelle il est contraint de composer. La diversité de l'alliance « Liban d'abord » semble donc être une sorte de soupape de sécurité pour ce qui va suivre.
Sauf que... un pôle influent du 14 Mars estime qu'au contraire, la période actuelle n'est pas saine ni sereine, et pour cause. La Syrie serait en train d'exercer rien de moins qu'un chantage éhonté afin de reprendre les rênes du pouvoir au Liban. « Si vous voulez un gouvernement, il faudra passer par nous, sinon nous vous mettrons des bâtons dans les roues », souligne le député en question. Il rappelle que le flou qui se fait ressentir ces derniers temps n'est pas seulement dû au black-out médiatique exercé par le camp Hariri, mais bien aussi à la complexité des tractations syro-saoudiennes sur le Liban. L'incertitude qui accompagnait jusqu'à l'heure de mettre sous presse la tenue ou non du sommet syro-saoudien lundi prochain à Damas illustre d'ailleurs tout à fait le malaise ambiant, voire le manque de confiance réciproque. Pour que la Syrie puisse bénéficier d'un droit de regard sur la formation du nouveau cabinet libanais, l'Arabie saoudite réclame de Damas trois éléments essentiels : la reconnaissance de la libanité des fermes de Chebaa, la transparence en ce qui concerne le dossier des disparus libanais en Syrie et le retrait des armes en circulation sur le territoire libanais hors des camps de réfugiés palestiniens. Pour l'heure, Damas - qui a reçu pour la deuxième fois hier le fils du roi Abdallah d'Arabie, accompagné de l'ancien ambassadeur saoudien au Liban, Abdel Aziz Khoja - tergiverse et - conséquence déplorable mais bien réelle - le gouvernement sortant continue de gérer les affaires courantes...
Au public du 14 Mars qui s'inquiète de voir la composante sunnite de l'alliance réfléchir à une visite du Premier ministre désigné à Damas, les milieux de Koraytem ont fait savoir que Saad Hariri ne se rendra dans la capitale syrienne qu'une fois le gouvernement formé. Un député du bloc Hariri persiste et signe : « Il faut garder à l'esprit que la donne a changé. Une nouvelle page de coopération a été ouverte. » Autrement dit, les pressions directes héritées de l'ère de la tutelle syrienne sont obsolètes et irrecevables. Le pôle du 14 Mars précité va plus loin : « Il y a une forte tentation d'humilier les Libanais durant le processus de formation du gouvernement, de les déshonorer en leur faisant croire qu'il n'y aura pas de nouveau cabinet tant qu'ils ne retourneront pas sous le joug syrien. » Pour ce député de la majorité, la majorité du camp du 14 Mars refuse de s'engouffrer dans ce mauvais rêve, et ce « en dépit des tergiversations de Walid Joumblatt » qui, selon lui, ne sont pas en elles-mêmes inquiétantes, même si la naissance du cabinet Hariri n'est pas prévue pour bientôt. À condition que l'alliance du 14 Mars et avec elle le « Liban d'abord » réussissent à négocier le difficile tournant qui les attend : mettre un gouvernement sur pied sans saper le moral des Libanais qui entrevoient, comme en 2006, une saison estivale hors du commun, tant sur le plan touristique que sur le plan culturel, et à l'heure où les milieux économiques se félicitent encore de la nomination de Saad Hariri à la tête du - encore très hypothétique - nouveau gouvernement. Hypothétique, car le même pôle influent du 14 Mars prévoit précisément un été en apesanteur, sans nouveau gouvernement mais avec Siniora toujours pour expédier les affaires courantes.

