Nouveau coup de théâtre, il y a peu : un quotidien libéral, Taraf, publiait ce qu'il présentait comme constituant les grandes lignes d'un putsch dirigé contre le parti au pouvoir et contre un mouvement coiffé par un prédicateur, Fethullah Gülen, accusés de vouloir « détruire l'ordre civil établi pour le remplacer par un État islamique ».
Le problème pour le gouvernement, c'est que, dans ce dernier cas, l'accusation n'est pas étayée par des preuves formelles. Le document en question - quatre pages au total intitulées « Plan d'action pour combattre la réaction » - aurait été élaboré par le colonel Dursun Çiçek. Les comploteurs prévoyaient de placer des armes aux domiciles de leurs adversaires et de propager par voie de presse de fausses rumeurs sur leur compte. Riposte de l'armée, dans une interview du général Basbug au quotidien Hürriyet : nous avons obtenu les dépositions de personnes en accusation, qui ont formellement nié tout lien avec de prétendus putschistes ; les ordinateurs soupçonnés d'avoir servi à la rédaction de ce plan ont été saisis ; il est clair, ainsi que démontré par les analyses techniques, qu'ils n'ont pas été utilisés pour élaborer le texte incriminé. Le procureur général militaire qui avait initié l'enquête sur l'affaire vient de publier ses conclusions d'où il ressort que le document n'ayant pas été préparé au siège de l'état-major, aucune poursuite ne saurait être engagée contre qui que ce soit. Fermez le ban.
Acte III : le Parlement a voté en ce début de semaine un texte de 15 articles prévoyant qu'en temps de paix, les membres des forces armées seront jugés par des tribunaux civils et non pas militaires. Il est vrai qu'il s'agit là d'une décision destinée à satisfaire l'un des critères posés par l'Union européenne, mais elle conforte singulièrement la position des autorités civiles face à ce qui était devenu, depuis le putsch du 12 septembre 1980, un véritable contre-pouvoir. Mais il est tout aussi vrai que, sous la pression des milieux laïcs alliés aux militaires, le cabinet avait renoncé, mercredi dernier, à son grand dessein de réforme de la Constitution dans un sens « européen ». Bref rappel : la Loi fondamentale en vigueur impose des restrictions draconiennes aux libertés publiques, limite les activités des syndicats, reconnaît le droit d'interdire des partis politiques et de ce fait donne la latitude à l'armée d'être omniprésente sur la scène publique. Autant de dispositions peu faites pour amadouer les « anti-Turcs » de l'UE, de plus en plus nombreux depuis les élections du 7 juin de cette année. La consultation avait vu la victoire du centre droit en France et en Allemagne, alors que les Pays-Bas et l'Autriche, pour ne citer que ces deux pays, amorçaient un virage nettement défavorable à l'adhésion d'un nouveau membre au club des 27. Lors de sa récente visite à Bruxelles, Recep Tayyip Erdogan n'avait pas eu de mots assez durs pour fustiger l'attitude de « ceux qui ont utilisé la Turquie comme argument électoral », ajoutant : « Nous ne pouvons admettre la position de Paris et de Bonn. Notre but est de devenir un membre à part entière de l'Europe. » Le moins qu'on puisse dire c'est que ses adversaires de l'intérieur ne lui facilitent pas la tâche, qui non seulement freinent l'adoption des mesures nécessaires, mais de plus remettent le levier de vitesse en marche arrière, puissamment aidés en cela par une caste militaire qui ne veut pas oublier.
Il faut se rendre à l'évidence : le temps n'est pas encore venu où l'on verra à Ankara un ombudsman trancher des litiges et des fonctionnaires se mettre en grève.

