(Philippe de Commines)
Quelle est cette force infernale, ce sortilège qui envoûte certains Libanais, qui occupe leurs esprits, qui leur enchevêtre leurs têtes par des obsessions irréductibles, des accusations et des calculs de petits comptes interminables, des inculpations satiriques, freinant tout progrès dans le pays, et effaçant toute tolérance dans les cœurs.
Depuis plus de trente ans, le Liban souffre, s'infléchit et recule. On assiste à son anéantissement sans soucis, en poursuivant nos imputations. Nous faisons toutes ces années du surplace ; ils ont détruit l'entente qui existait entre nous, celle qui constituait notre harmonie, notre identité et notre vigueur. Nous sommes devenus le maillon faible, un peuple qui ne se meut qu'à reculons, doté d'un semblant de république paralysée, d'État dans l'État, gouverné par des chefs de clans qui freinent toute évolution et tout État de droit.
Notre pays s'est vidé de ses jeunes, nos responsables refusent toute responsabilité et ont toujours des excuses à donner. Nous évitons depuis longtemps leurs talk-shows, leurs monologues, les propos qui ne disent plus rien, les conflits habituels et les calomnies vulgaires. Ils continuent leurs débats sans se lasser, pourvu qu'ils accaparent le pouvoir. Par leurs comportements bizarres, les Libanais se sentent tous les jours humiliés et désespérés.
Les élections parlementaires se sont bien déroulées, mieux que l'on espérait. Les Libanais ont fait leurs choix et les résultats sont acceptés par tous. Mais certains protagonistes sont toujours incapables de tourner la page et d'enterrer le passé. Demain ce serait de nouvelles étapes que sont la formation du gouvernement, puis les élections municipales. De quoi orner nos saisons, occuper notre temps libre, avec toutes les péripéties qui accompagnent de telles démarches. Elles détournent l'attention des Libanais de leurs revendications primaires, nourrissent les polémiques, embrouillent les esprits.
Mais les Libanais sont assoiffés de vivre et de s'épanouir dans leur propre patrie, entourés de leurs familles et amis. Après de longues années d'expatriation, ils exigent plus que jamais leurs droits, l'amélioration de leur qualité de vie. Ils désirent un État fort, des lois édictées et respectées par tous, une séparation des pouvoirs, une transparence dans les institutions, des chances égales dans tous les domaines.
Il est temps de freiner la régression du pays, d'arrêter ce langage agressif qui déroute et qui dégoûte aussi. Silence... Le discours politique doit changer pour redresser le pays et laisser aux autres responsables, qui veulent accomplir leurs devoirs, l'occasion de le faire. Aujourd'hui, la diplomatie est de rigueur. Même si les motivations sont importantes, les calomnies et la discorde ne freinent pas la soi-disant corruption. Le Liban appartient aux Libanais, les politiciens sont leurs porte-parole, et nul ne devrait se considérer libre de semer la pagaille. Nul ne doit se sentir le seul et unique expert en matière de réforme. Les patries ne se construisent pas dans une ambiance de haine, d'accusations et de rejets. Un climat d'entraide et de confiance doit régner pour réussir une telle entreprise.
Comment faire pour convaincre ces Libanais, accourus des quatre coins du monde pour les élections, d'investir dans leur propre pays ? Un État de droit solide et cohérent est le seul et unique espoir. Le devoir appelle, il faut s'atteler à la tâche pour la reviviscence générale d'un État moderne.
Sans la collaboration de tous, les miracles restent impossibles à réaliser. Il faudrait modifier nos comportements despotiques, supprimer l'égocentrisme, accepter, respecter et surtout aimer nos différences qui forment notre unicité. Une seule et unique priorité : planifier l'avenir de nos enfants à l'ombre des lois, oui, mais aujourd'hui et sans remettre à demain. « C'est dans le silence des lois que naissent les grandes actions », disait le marquis de Sade.


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