Le protectionnisme ne consiste pas uniquement à relever les tarifs douaniers sur les importations. Toute action gouvernementale qui fausse la production globale et l'allocation des biens, des services et des capitaux de façon à favoriser les producteurs nationaux, réduisant d'autant l'efficacité globale, est aussi du protectionnisme. Ou, par exemple, les pressions exercées par les gouvernements sur les banques multinationales pour qu'elles prêtent à des entreprises nationales, ou pour qu'elles rapatrient des liquidités des succursales à l'étranger, sont aussi des formes de protectionnisme, tout comme les injections de capitaux dans des entreprises multinationales sous la demande expresse de préserver les emplois nationaux.
Ce genre de mesures posent non seulement problème parce qu'elles entretiennent des méthodes de production inefficaces, mais aussi parce qu'elles incitent les autres pays à réagir en adoptant des mesures similaires pour leurs propres entreprises, au détriment de tous. Le nombre de salariés improductifs protégés par ces mesures fait pendant au nombre de salariés productifs licenciés par des sociétés multinationales en raison des pressions politiques exercées par le pays où se trouvent leurs sièges. Plus grave peut-être, l'opinion publique, en particulier dans les pays pauvres qui n'ont pas les moyens d'appliquer des mesures compensatoires, en viendra à se méfier de l'intégration mondiale et à voir les sociétés multinationales comme des chevaux de Troie.
En sus des mesures explicitement protectionnistes, les gouvernements envisagent aujourd'hui de prendre des initiatives qui auront des répercussions sur tous les autres pays du globe. Les importantes dettes publiques que les économies avancées contracteront provoqueront par exemple une hausse des taux d'intérêt et multiplieront donc le coût de l'emprunt des pays en développement. Il n'y a que peu de discussions sur la manière dont les émissions des pays industrialisés pourraient être échelonnées pour minimiser les répercussions sur les marchés mondiaux et sur les alternatives pour les pays en développement qui se retrouvent sur la touche. Si on laisse ces pays se débrouiller tout seuls, ils en concluront qu'ils doivent s'assurer eux-mêmes en augmentant encore plus leurs réserves de change, une stratégie qui a clairement nuit à la croissance mondiale.
Il serait nécessaire de mettre sur pied un groupe de taille moyenne et représentatif de dirigeants des principales économies mondiales, qui se réunirait régulièrement pour discuter de ces questions, sur la base d'informations et d'analyses fournies par un secrétariat impartial. Dans un premier temps, ce groupe devrait seulement exercer des pressions pour que ses membres se conforment à leurs obligations internationales. Ensuite, une fois que la confiance dans les capacités décisionnaires du groupe - et dans l'impartialité du secrétariat - est établie, davantage de moyens pourraient être donnés au groupe, comme la possibilité d'imposer des sanctions économiques aux membres récalcitrants.
Les Nations unies sont un organisme trop complexe pour cette tâche, et le candidat qui vient naturellement à l'esprit, le G20, n'est pas représentatif. Il existe toutefois une alternative représentative - le Comité monétaire et financier international (CMFI), un groupe de ministres des Finances et de gouverneurs des banques centrales qui se réunit deux fois par an pour conseiller le Fonds monétaire international.
Le nombre de membres du CMFI pourrait être réduit (si, par exemple, les pays de la zone euro acceptaient d'avoir un siège commun), mais la principale difficulté consiste à en faire un forum où les pays communiquent réellement, plutôt qu'un forum pour tenir des discours creux. Pour atteindre cet objectif, quelques changements s'imposent.
Premièrement, la fréquence des réunions doit être augmentée, particulièrement en période de crise, et le niveau de certaines d'entre elles relevé. On pourrait par exemple prévoir deux réunions annuelles au niveau des chefs de gouvernement et quatre réunions par an des ministres des Finances (et davantage de réunions des sous-ministres), donnant ainsi suffisamment de temps pour instaurer un véritable dialogue, et donc pour établir une confiance mutuelle et pour créer un cadre où les engagements pris par les chefs de gouvernement pourraient être suivis.
Deuxièmement, le conseil d'administration du FMI, composé de hauts fonctionnaires et établi à une époque où les déplacements étaient coûteux et les communications difficiles, doit être aboli. Les décisions importantes doivent être approuvées par le CMFI et d'autres administrateurs délégués au FMI. Les directeurs généraux n'ont pas autorité pour prendre des engagements au nom de leur pays, et leurs efforts se perdent souvent dans des préoccupations de détail. Et dans le but de préserver leur pré carré, les membres du conseil d'administration empêchent constamment le FMI d'avoir des discussions sur le fond.
Troisièmement, le secrétariat évident de ce groupe est le FMI. Malheureusement, le FMI n'est pas considéré comme étant impartial, en particulier par les pays qui ont eu à souffrir de ses clauses de conditionnalité.
Mais le FMI est devenu beaucoup plus neutre qu'on ne le croie - même s'il peut encore faire des efforts pour se démarquer de son passé : notamment en abolissant le droit de toute région ou de tout pays à nommer les administrateurs du FMI ; en permettant au FMI d'emprunter sur les marchés pour étendre ses activités ; en supprimant le droit de veto sur les décisions importantes ; et en faisant en sorte que son ordre du jour soit établi par le CMFI plutôt que par des organismes extérieurs.
Les économies avancées devraient se réjouir du fait que les pays en développement sont prêts à prendre davantage de responsabilités dans la marche de l'économie mondiale au lieu de simplement se plaindre de leur manque de représentativité. Les pays en développement, de leur côté, avec un pourcentage de voix plus élevé, devront aussi contribuer par des idées (et des ressources) pour faire face aux problèmes mondiaux. Nous pourrions alors, peut-être, continuer à croire à la mondialisation.
*Raghuram Rajan, ancien économiste en chef du FMI, est professeur de la School of Business de l'Université de Chicago.
©Project Syndicate, 2009.
Traduit de l'anglais par Julia Gallin.

