La Perse d'aujourd'hui n'est ni celle de Cyrrhus ni celle de Darius ou de Chosroès. C'est celle du « vicariat du juriste-théologien » ou wilayat al-faqih. La propagande des amis chrétiens de cette doctrine théologico-politique vous dit, innocemment, qu'il s'agit d'un dogme religieux comparable à la doctrine romaine qui voit dans l'évêque de Rome un vicaire de Jésus-Christ. La comparaison n'est que partiellement vraie, puisque le faqih en question, aujourd'hui l'ayatollah Khamenei, a un pouvoir universel, absolu et discrétionnaire en matière de foi, de mœurs, de décision politique et de puissance militaire. Il s'exerce sur l'ensemble des membres de la oumma répandus sous le soleil. Cette doctrine est inscrite dans la Constitution iranienne depuis l'établissement de la République islamique en 1979 par l'ayatollah Khomeyni.
L'empire de la République islamique universelle
En d'autres termes, l'État iranien moderne est une théocratie sous la domination d'un représentant des réalités célestes. Ceci fait de l'Iran contemporain un empire universel théocratique en puissance. Vouloir ignorer une telle donnée relève de la naïveté. L'empire qui se lève ainsi, au cœur même de l'Orient, est un projet d'hégémonie politique certes, mais également d'hégémonie religieuse dont la légitimité n'a que faire des frontières politiques des États de la région. Cet empire est une « République islamique universelle » ; c'est ainsi qu'on devrait l'appeler. L'originalité de cette formule ne réside pas tant dans son caractère islamique, mais dans la nature eschatologique de ses objectifs : hâter les fins dernières ; préparer le retour de l'imam caché ; se mobiliser en vue de la grande bataille contre les ennemis de l'imam ; rétablir la vraie religion, c'est-à-dire l'islam des ahl-ul-bayt (chiisme) et non celui des ahl-ul-sunna-wal-jamaa (sunnisme).
Nul ne peut donc ignorer la dimension de guerre religieuse intramusulmane de la politique extérieure iranienne actuelle, en vertu même de la doctrine officielle. Les chrétiens du Levant devraient en principe rester en dehors de ce conflit qui ne les touche pas directement, en matière de foi ou en matière d'organisation ecclésiale. Par contre, ce conflit les concerne pour tout ce qui touche à l'organisation sociale ou culturelle.
La propagande perse, relayée par les fidèles du faqih de Téhéran (Hezbollah) et par ses auxiliaires chrétiens, passe par la destruction systématique de l'image citoyenne du 14 mars 2005 qui vit le peuple libanais se mélanger dans toutes ses composantes, comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Une telle image est la négation même du projet politique de la République islamique qui, comme tout système totalitaire, vise à transformer la population en « masses » dont la principale composante est le groupe dominant des fidèles de l'imam.
L'empire et ses minorités
Dans un tel système, par nature non laïque et totalitaire, quel serait le sort des minorités religieuses et culturelles ?
Si on considère le groupe des chrétiens, force est de constater qu'ils sont d'authentiques autochtones du Levant et non des éléments allogènes importés. Ils ont vu arriver les troupes de l'islam et, certains, les ont d'ailleurs accueillies avec bienveillance et amitié. Les historiens auront encore beaucoup à faire pour établir le bilan de cette exceptionnelle présence minoritaire, au sein d'une relative tolérance des empires musulmans qui a permis la survie active et opérante de certains groupes, notamment celle du christianisme dans son propre berceau. Il est vrai que l'islam sunnite, aussi radical et violent qu'il peut être, privilégie le sens de l'État au détriment de l'identité communautaire. Cette dernière peut, tout au plus, survivre de manière étroitement cloisonnée et administrativement contrôlée au sein d'un « millet » ou taïfa. En sera-t-il de même dans une « République islamique khomeyniste libanaise » ? C'est une telle réalité que recouvre l'expression « IIIe République » qu'on voit fleurir sur plus d'un panneau publicitaire.
Allons-nous revenir vers le système des millets ottomans du moment qu'il semble exclu d'imaginer le néo-empire perse porteur d'une idéologie profane ? De quel statut pourrait bénéficier l'individu dont l'identité culturelle n'est pas islamique ? Il est certain que le « vivre ensemble » ne sera pas celui de citoyens, mais une coexistence de collectivités juxtaposées. Tout l'esprit de l'événement du 14 mars serait balayé comme poussière. Sans doute, la spécificité des minorités sera respectée mais sous les ordres d'une chefferie communautaire entièrement soumise à l'idéologie du système.
À partir du moment où on refuse l'espace public de la citoyenneté, au profit de l'enclos tribal des identités, on pourrait craindre que le sort des minorités dans un Orient (revu et corrigé par l'idéologie khomeyniste) ne soit un remake de celui des millets du sultan ottoman. Ceci constituerait la plus formidable involution régressive de l'histoire du Levant.
Tel est l'enjeu crucial des élections du 7 juin. C'est un authentique enjeu culturel, celui du choix d'un mode de vie. Certains sont convaincus que l'unique salut réside dans la construction d'un État de droit où la notion de citoyen renvoie à la réalité d'un individu dont les droits sont assurés par l'État. D'autres seraient probablement plus séduits pas l'idée d'une sorte d'enclos identitaires fermés ressemblant, d'assez loin, aux réserves des Indiens autochtones d'Amérique du Nord.


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