En réalité, la lune de miel pourrait s'être terminée le jour où, à Doha, le président Sleiman s'est déclaré favorable à l'initiative de paix arabe dénigrée par la Syrie, dont le régime a mal avalé ce précédent, jamais vu pendant ses trente ans de tutelle, d'un chef de l'État libanais prenant ses distances par rapport à la ligne que lui-même adopte.
Mais il y a sans doute autre chose. La Syrie voudrait jouer, comme à son ancienne habitude, sur les contradictions internes libanaises, que cela n'étonnerait personne. Elle encouragerait à volonté, suivant les circonstances, les uns pour les dresser contre les autres, et vice-versa. Diviser pour régner, ne serait-ce cette fois que par procuration. À travers l'affaire des nominations, elle a testé les penchants de la présidence de la République libanaise pour tel ou tel camp, le 8 ou le 14 Mars. En espérant sans doute qu'un jour, se retrouvant tous dans l'impasse, les Libanais sollicitent eux-mêmes son arbitrage, comme jadis. Ou encore, dans le même esprit, qu'ils ne prennent plus de décision importante par recours à la main levée, quand un arrangement à l'amiable est impossible. C'est ce que laisse penser la réaction des ministres prosyriens, qui ont rejeté cette procédure de vote, initiée par le chef de l'État, lors du Conseil des ministres consacré aux nominations.
On ne peut oublier que la Syrie a été le principal promoteur de cette formule de Doha, qui consacre le tiers de blocage paralysant. Comme on ne peut ignorer que ses alliés du cru proposent de proroger ce système, qui enfreint l'article 65 de la Constitution, après les élections. Sur son conseil pressant, car elle y trouve son intérêt bien plus qu'eux. En effet, s'ils viennent au pouvoir et s'il y a alors cabinet dit d'union avec tiers de blocage au 14 Mars, ils n'en seraient pas très aises, tandis que la Syrie continuerait à profiter de l'incapacité de l'État libanais à décider. Les opposants doivent donc être soulagés, en leur for intérieur, que leur offre soit rejetée par les loyalistes, pour autant qu'ils se voient déjà aux commandes. Il convient de relever que l'utilité du tiers de blocage, la Syrie en avait pris conscience quand Rafic Hariri était chef de gouvernement. Il disposait, en Conseil des ministres, d'une majorité bien supérieure aux deux tiers, et damait facilement le pion au président Émile Lahoud, indéfectible ami de Damas. Il reste que le tiers de blocage offre à la Syrie l'incommensurable avantage, répétons-le, de mieux monter les responsables libanais les uns contre les autres, et de maintenir un climat de division interne empêchant ce malheureux pays de sortir la tête de l'eau, sans cette perche de sauvetage qu'est l'État de droit, qui commence par la Constitution. En effet, le diktat que le tiers de blocage impose se trouve illustré par l'axiome courant (chez les opposants) qui prétend que le Liban ne se gouverne pas à travers les lois, mais à l'amiable. Les prosyriens rajoutent même, pour faire bonne mesure, que l'entente entre les Libanais est bien plus importante que les textes constitutionnels. Ce qui revient en somme à dire que le pays politique doit naviguer sans gouvernail, dériver en équilibre instable, au gré des vents.

