Ses bulletins, exposés ici, sont d'ailleurs là pour le prouver. Tout comme le blâme qu'il a reçu en terminale. Ou la feuille blanche présentée au bac. Sont exposés également, comme des gages de succès, les tableaux et les livres objets de Tasso l'artiste, ses recueils de poésie, les articles de presse. Un parcours d'autodidacte (car Tasso a lâché ses études supérieures) qui n'est pas sans donner espoir aux cancres en démontrant que la réussite peut être au rendez-vous. Poète, peintre et critique, Alain Tasso enseigne l'esthétique et l'histoire de l'art à l'Université Saint-Joseph. Son œuvre poétique vaste compte plus d'une dizaine de recueils et a reçu plusieurs distinctions. En 1996, il est promu chevalier de l'ordre de la Sainte-Croix de Jérusalem et, en 2005, chevalier des Arts et des Lettres par le gouvernement français.
Grand ami de la langue française, Tasso n'accepte aucun compromis dans son écriture. « Écrire en français, dit-il, mène à respecter les richesses ainsi que toutes les valeurs continentales de cette langue, ou simplement ne pas écrire. »
Sa poésie, au départ mystique et soufie, a évolué vers un expressionnisme marqué, pour ensuite se densifier, révélant ainsi une poésie de la présence désormais improbable, à travers divers hymnes ou plains-chants dédiés à la nature dans une écriture profonde, résolument moderne. Son dernier recueil intitulé Paysages de flot, présenté et signé hier lors du vernissage de l'exposition, s'inscrit dans cette mouvance. Son écriture, d'une grande densité, nous met face à une dimension essentielle de l'intemporel. Si les nombreux sens cultivent parfois une ambiguïté, tels les oxymores si chers au poète, c'est exactement un chevauchement des éléments de la vie ou des contraires qui opèrent en interaction les échanges fertiles. C'est l'autre dimension, une lecture multiple de l'espace rhétorique afin d'arriver à un ensemble : la structure d'horizon. Ce sont des lieux sémantiques que le poète explore avec dextérité.
À travers cette poésie qui appelle à la vie, « donc à l'essentiel », précise le poète, nous sommes face à une dimension de l'improbable présence, donc à la malheureuse objectivité de l'être contemporain, que le poète a dernièrement dénoncé au cours d'une conférence sur l'éthique et l'image, intitulée « Les fins de l'image ». « L'homme moderne qui adule les choses et ne croit plus en lui-même... l'homme a cessé d'être humain puisque ne reflétant pas la vie, ni la vie qui est en lui... où la conscience humaine est façonnée par des conditions toutes puissantes qui favorisent les égoïsmes en réduisant la conscience à un état de totale passivité... »
Pour Tasso, la poésie est l'essence de tout. L'interrogation de ce qu'il aime à définir comme étant « le monde-vie ». « C'est une expérience de l'échappée vers des sens qui se traduisent dans l'ailleurs, l'ici du poète et la pensée suscitée, c'est-à-dire là où les choses authentiques se trouvent », indique-t-il encore.
Le poète offre une donation sensible au sensible, « quelques feuilles en mouvance... les ciels pétrifiés en l'épanchement fragile..., en nous les océans ?..., l'impatience de la braise..., on ne sait plus l'heure qu'on aime... ».
Entre ces beaux vers, où le poète se concentre sur l'essentiel, donc sur l'être humain, Paysages de flot comporte des illustrations d'un peintre flamand, Nicolas Eekman. Les gravures dramatiques de l'artiste insufflent aux pages une atmosphère délicatement surannée.
Et Alain Tasso de poursuivre sa mission : heurter les consciences pour réveiller l'homme de bonne volonté de sa très longue léthargie.


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