Massification de la société
Que devient la société dans ces conditions ? Hannah Arendt répond : « Peu importent la tradition spécifiquement nationale ou la source spirituelle particulière de son idéologie : le régime totalitaire transforme toujours les classes en masses. » Ce faisant, la pensée totalitaire ne met pas nécessairement en place des dictatures à parti unique en lieu et place d'un système classique de partis, mais s'attache avant tout à créer un mouvement de masse de nature à déplacer « le centre du pouvoir de l'armée à la police » ou à toute autre instance coercitive, à la fois inquisitoriale et répressive. Lorsqu'un système à parti unique se transforme en un régime totalitaire, il se met « à agir selon un système de valeurs si radicalement différent de tous les autres qu'aucune de nos catégories, que ce soient celle de la tradition, de la justice, de la morale, ou de celles du sens commun, ne nous est plus d'aucun secours pour nous accorder à leur ligne d'action, pour la juger ou pour la prédire ».
En somme, nous assistons à un renversement de toute échelle de valeurs. Il serait mortel de croire que le totalitarisme n'est que l'expression radicale d'un régime politique tyrannique. Il serait suicidaire de penser que le totalitarisme est, en quelque sorte, l'accomplissement du politique. Il serait vain de s'imaginer que dans cette gigantesque matrice utérine qu'est le totalitarisme, chaque homme pourrait réaliser son destin personnel. Le totalitarisme est radicalement différent de tout ce que notre passé nous a appris. C'est pourquoi il est l'achèvement de l'histoire au sens où il la tue. C'était le cas des régimes totalitaires du XXe siècle et rien ne laisse penser que ceux qui émergent sous nos yeux seraient radicalement différents. Le totalitarisme introduit une telle rupture dans la vie du corps politique que la sortie d'une telle situation ne peut s'envisager qu'au prix du sang et des larmes.
Démocratie, citoyenneté et servitude
Lorsqu'on se positionne comme censeur de toute justice internationale, on trahit la nature totalitaire de l'idéologie qui motive un tel choix. Afin de saisir la distinction entre le régime totalitaire et un régime démocratique, aussi imparfait soit-il, diverses comparaisons peuvent être tentées :
- Dans un régime démocratique, la règle du droit. En face, celle de l'interdit.
- D'un côté, des juges, des magistrats qui parfois se trompent ou font preuve de mansuétude. En face, d'impitoyables inquisiteurs au service du système et de son idéologie.
- Dans l'enclos de la masse, un temps synchronique, continu, monotone, où rien ne se passe car tout est programmé et planifié. Dans l'espace de l'urbanité citoyenne, une diachronie créatrice : le temps du devenir ou « histoire ».
- Dans une culture de liberté, la dialectique du péché appelle le pardon. Mais dans le carcan totalitaire, le déterminisme aveugle de la faute entraîne inexorablement le châtiment.
- Dans un régime de démocratie libérale, la force est au service du droit et de la loi. Dans le totalitarisme, on porte le deuil de la liberté : la force prime la raison ; l'idéologie se substitue à la pensée politique.
- Dans l'enclos de la masse, le conformisme vulgaire qu'entraîne la servitude souvent librement consentie. Dans l'espace démocratique de la citoyenneté, l'inépuisable diversité de tous les possibles.
- En démocratie, la justice est aveugle et la puissance publique se plie à ses décisions. Dans la nuit du totalitarisme, les expéditions punitives tiennent lieu de justice.
- En démocratie, le régime de la liberté. Dans l'univers de la masse, celui de la soumission.
- D'un côté le sourire de l'homme ; de l'autre, le masque figé de son cadavre.
Le citoyen comme remède antitotalitaire
Existe-t-il un remède contre le totalitarisme ? L'histoire du XXe siècle nous a enseigné combien une telle pensée peut séduire. Ce sont les électeurs allemands qui, en toute liberté, ont porté les nazis au pouvoir en novembre 1932. C'est la jeunesse italienne qui a permis à Mussolini de prendre le pouvoir à Rome. Le Liban se trouve-t-il face à un tel choix ? Chacun sent, au fond de lui-même, que l'heure de la vérité a sonné et que les prochaines élections sont cruciales en ce sens qu'elles devront dégager une réponse à l'élémentaire question : quel Liban souhaitent les citoyens de ce pays ? Veulent-ils l'espace immense de la foule bariolée et colorée ? Ou bien, préfèrent-ils l'enclos de la masse ?
Quand sonne l'heure du choix, chacun devra se souvenir que le remède contre la dérive totalitaire est d'abord en soi. Sommes-nous convaincus d'être des hommes libres par nature ? Ou bien préférons-nous être séduits par les discours moralisateurs de l'idéologie totalitaire ? Avons-nous confiance dans notre capacité personnelle à participer au débat public et à changer le monde ? Ou bien préférons-nous les certitudes illusoires des slogans de la « masse-Maman » ?
Avant d'être une affaire de géostratégie ou d'intérêts hégémoniques régionaux, la crise libanaise est d'abord, dans sa dimension sociale interne, un problème culturel, une opposition entre deux visions du monde difficilement conciliables. Il appartient au citoyen de trancher entre le modèle imparfait de la liberté démocratique et le schéma rigide, mais faussement exaltant, d'un régime totalitaire.
(1) Le système totalitaire, 1972, Seuil, pp. 273-274 et 281


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