Mais à Jbeil même, des professionnels estiment que provoquer un président de la République dans sa propre cité, le défier en tournoi pour ainsi dire, c'est pour le moins outrancier. Ils oublient, sans doute, que l'intéressé ne s'embarrasse pas de convenances, ainsi qu'on l'a vu pour la partielle du Metn, après l'assassinat du regretté Pierre Gemayel. Cependant, ces cadres pensent que le leader du CPL aurait pu ménager l'intérêt général, ainsi que les nerfs et la stabilité de la région, s'il avait opté pour un arrangement raisonnable. En évitant de semer la discorde au sein d'une même famille, les Khoury, également natifs de Amchit. Le choix du général Aoun aurait pu se porter, à leur avis, sur Jean Hawatt au lieu de Walid Khoury. Ou, encore, il aurait pu laisser une candidature maronite vacante sur sa liste, par égard pour le président, comme cela se pratique partout et toujours.
Mais le général Aoun a été de l'avant, en s'abritant derrière le fait que le président n'a pas désapprouvé la composition de la liste CPL. Une façon d'interpréter comme un feu vert ce qui n'est qu'une affirmation de pure neutralité.
De plus, la joute ne se déroule pas à armes, et donc à chances, égales. On sait en effet que Nazem Khoury a été empêché d'avoir des compagnons de route solidement populaires et de s'allier au candidat fort qu'est Farès Souhaid, pilier du 14 Mars. Empêché, pourquoi et par qui ? La réponse tient dans les pressions exercées par le Hezbollah, dans cette circonscription et ailleurs, pour saboter toute jonction entre les indépendants et les loyalistes. À travers un électorat chiite dont la voix, pour minoritaire qu'elle soit, suffit pour influer sur les résultats du scrutin. Dès lors, pour ne pas perdre ces voix, Nazem Khoury a dû s'allier avec Émile Naufal qui, classé indépendant, n'est pas frappé d'un veto hezbollahi. Mieux même, il se répète que le parti de Dieu va donner des voix à Nazem Khoury, pour le remercier de sa compréhension. Et montre en même temps qu'il se tient à égale distance entre le président Sleiman et le général Aoun. Que la perte d'un seul siège ne fâcherait pas trop... La manœuvre prosyrienne a, en tout cas, brillamment réussi, car la liste du général Aoun aurait été fortement menacée par une alliance entre Khoury et Souhaid.
On peut noter, en parallèle frappant, qu'au Metn, Hagop Pakradounian a été élu d'office parce que, moyennant un soutien exclusif à la candidature de Michel Murr, le Tachnag a obtenu qu'il ne prenne pas d'arménien-orthodoxe sur sa liste.
Sur le plan global, le cas, le précédent, de Jbeil confirme la reptation du Hezbollah vers la prise de pouvoir. Minoritaire, il parvient à faire la décision, avant d'en prendre le contrôle, d'une région située au cœur même du pays chrétien. C'est la première fois qu'une force chiite désigne, ou écarte, un candidat maronite dans cette circonscription où, jusque-là, c'était au contraire un pôle chrétien qui choisissait le postulant chiite.
Il reste à savoir, cependant, comment les habitants vont prendre, ou rejeter, la chose. Idéalement, sur le plan du droit chrétien à l'équilibre et à la présence politique, les électeurs devraient se précipiter en masse pour voter Souhaid, afin qu'il perce la liste Aoun. Et batte en brèche les prétentions agressives du Hezbollah. Dans une victoire aussi préventive que symbolique, pour que les candidats de la révolution du Cèdre, de l'indépendance, de la souveraineté, de l'État de droit ne soient pas laminés. Les candidats du Liban d'abord.
Retour à Baabda. Certains lui reprochent de ne pas relever le défi de Aoun. Mais les proches du président répliquent qu'il sacralise sa mission de rassembleur qui lui impose de ne pas se mêler de politique politicienne. Ajoutant qu'il regarde plus loin que les élections, attendant qu'elles se terminent pour lancer ce chantier de réformes dont il fait son objectif. Dans l'esprit de l'édification d'un État véritable.

