Remerciant le ministre Tarek Mitri pour «sa présence et sa participation en dépit de ses multiples autres engagements», Maria Chakhtoura a indiqué que «cette rencontre sur le thème de la censure a nécessité d'abord de nombreux contacts et visites à l'officier responsable de ce secteur à la Sûreté générale pour solliciter sa participation. Ce dernier a préféré s'abstenir, se contentant d'envoyer, en guise de réponses à nos questions, un communiqué qui n'est autre que la loi relative à la censure appliquée par l'administration (voir cadre ci-joint). D'autre part, nous avons eu droit à la défection surprise, en dernière minute, de cheikh Mohammad Noukari, directeur général de Dar al-Fatwa, chef du cabinet du mufti de la République, secrétaire du Haut-conseil chérié et enseignant à la faculté de droit de l'USJ».
Un exemple flagrant de censure pour ouvrir la séance! Laquelle cependant était parmi les plus libres en échanges d'idées et de propos, grâce notamment à la franchise et à la probité intellectuelle du ministre de l'Information, Tarek Mitri, qui, pour sa part, n'a pas censuré ses mots pour dénoncer les règles archaïques appliquées par la Sûreté générale au Liban - avec qui il a souvent maille à partir puisqu'elle va même jusqu'à censurer sans son aval de ministre concerné - et à affirmer, haut et fort, sa position «en faveur de l'abolition pure et simple de la censure dite préalable ou préventive».
Mitri contre la censure
Officiant en modérateur, mais aussi en intervenant, M. Tarek Mitri a commencé par poser deux règles de principes qui doivent régir la censure avant d'en tirer un constat.
La première règle est «la liberté d'expression et de création artistique» garantie par la Constitution libanaise, dont l'article 29 affirme que «la liberté ne saurait être sujette à des lois restrictives qu'à condition de garantir le droit des autres, leur liberté ainsi que le respect de l'ordre public, de l'intérêt public et de la moralité publique. Ce principe - que l'on retrouve aussi dans le droit musulman - implique que tout ce qui n'est pas illégal de manière explicite est permis», a signalé le ministre de l'Information.
À partir de là, «les formulations juridiques quelques peu ambiguës doivent être traitées en faveur de la liberté, alors que c'est le contraire qui se passe en réalité. Le problème de la Sûreté générale au Liban c'est qu'elle agit, toujours, au contraire, dans le sens d'une interprétation restrictive des libertés», a-t-il affirmé sans ambages.
Le deuxième principe consiste à «privilégier le punitif au préventif. En d'autres termes, une censure a posteriori est préférable à une censure a priori, où il est fort difficile d'évaluer l'ampleur de l'atteinte à l'ordre public. La censure a posteriori est donc moins arbitraire. D'autant qu'avec la libre circulation des biens et des idées dans notre monde d'aujourd'hui, la censure préalable est difficile à appliquer, pour ne pas dire inefficace».
Signalant par ailleurs «le déficit de cohérence dont souffre la législation libanaise en matière de censure», le ministre Mitri a indiqué qu'il n'existe par exemple pas de loi réglementant la censure du théâtre. «On a une loi de 1947 (donc obsolète et inadaptée) en matière de censure au cinéma, et un décret de 1959 (voir cadre ci-joint) qui réglemente l'organisation de la Sûreté générale et qui comprend quelques clauses relatives aux attributions du directeur général de la Sûreté en matière de censure. Ces deux textes sont ambigus et devraient être remplacés par un seul texte de loi clair, qui tiendrait compte de l'évolution culturelle et où la priorité devrait être donnée à la liberté».
Personnellement favorable donc à une abolition pure et simple de la censure préalable, la seule «censure a posteriori» que défendrait Tarek Mitri serait «celle opératoire par voie de justice et non par décision d'un organe sécuritaire». Et le seul domaine qui justifierait selon lui une action préventive de la censure serait celui de la classification des œuvres de cinéma et des publications littéraires, «pour informer et éclairer les parents (interdits aux moins de 18, 12 ans, etc.). Pour le reste, je ne vois ni la légitimité ni l'utilité de la censure préalable», a-t-il soutenu, avant de conclure par la nécessité de mettre en place «une instance indépendante, une sorte de commission nationale de "sages" jouissant d'une autorité intellectuelle et morale, et dont la fonction serait d'éclairer la justice. Ce serait une instance de recours pour recevoir des plaintes, résoudre des conflits et se prononcer sur des situations controversées».
Une très catholique dame Anastasie
Se prononcer sur un sujet controversé, «qui touche le fond de la religion et déforme les faits dans un pays multicommunautaire», c'est en quelque sorte la fonction attribuée aux autorités religieuses par la Sûreté générale quand elle fait expressément appel à leur avis, «par correspondance écrite», comme l'a indiqué dans son intervention le RP Abdou Bou Kassm, directeur du Centre catholique d'information. Pour les représentants de l'Église, «la censure est pour les mineurs, qui ne peuvent distinguer entre ce qui est bon et bénéfique pour leur vie et ce qui est néfaste et nuit en même temps à leur personne et à leur développement en leur faisant accepter inconsciemment ce qui est inhabituel et anormal. Elle protège aussi la communauté de ce qui, familier dans une certaine société, pourrait être incompatible avec les coutumes et les traditions de notre pays. Et les critères sur lesquels nous nous appuyons au moment de donner notre opinion sont les suivants: la dignité humaine, la dignité de la femme, le respect pour le corps qui est un don de Dieu, le respect des valeurs, les coutumes, les traditions et les mœurs» Le RP Abdou Bou Kassm a néanmoins conclu en signalant que l'Église préfère former durant l'enfance à la bonne utilisation des moyens de communications et laisser le libre choix aux adultes «tout en gardant un œil vigilant sur sa paroisse».
Censurer les conduites plutôt que l'art
La censure, bien qu'étant pour Lina Khoury, l'audacieuse metteuse en scène des Monologues du vagin, «foncièrement antinomique avec l'art», est justifiable uniquement dans le cas du classement des œuvres artistiques. «Par contre, elle peut s'appliquer aux enfants, dans la mesure où, comme chacun sait, ils ne sont pas en mesure de faire la différence entre ce qui est bénéfique et ce qui est nocif. D'où l'importance de former, guider et censurer, s'il le faut, leurs choix», a soutenu la jeune femme. Qui estime que «c'est par l'introduction dans le programme scolaire d'un travail sur l'opinion critique de l'enfant que l'on peut arriver à abolir la censure infantilisante et la remplacer par une autocensure adulte et responsable».
«Comment un artiste peut-il créer s'il n'est pas libre dans sa tête?», mais aussi « qui sont les gens qui censurent? Sont-ils formés pour juger de toutes sortes d'œuvres d'art: littérature, cinéma, théâtre, poésie, musique ?», s'est-elle interrogée. Et d'estimer qu'à défaut d'abolition de dame Anastasie, il faudrait au moins que ses ciseaux soient entre les mains de personnes compétentes, des spécialistes dans chaque domaine artistique. «Il faudrait par exemple différencier entre la censure qui s'applique à la télévision, qui est présente dans tous les foyers et dont les programmes peuvent être vus librement aussi bien par un enfant de 5 ans que par un adulte de 50 ans, et les pièces de théâtre, les films et les livres dont l'accès est moins à la portée de tout le monde, puisqu'ils nécessitent l'effort d'un déplacement ou d'un acte d'achat», a d'ailleurs assuré la jeune femme. Qui a conclu en soutenant qu'« il faudrait plutôt censurer les actes de violence, d'agressivité et d'humiliation plutôt que les œuvres d'art».
Un débat fort animé, avec des opinions par moments extrêmes, a suivi ces interventions. On retiendra en conclusion la proposition d'une dame du public de «commencer par censurer les comportements de nos politiciens et des pouvoirs publics»!
* Rencontre organisée en collaboration avec La Maison du livre au restaurant L'Atelier de l'USJ.


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