Aussi, sur le plan économique, au-delà des clichés habituels vides de propositions concrètes (« décentralisation administrative », « développement équilibré des régions », etc.), ces programmes politiques, tout en restant très flous, présentent des différences : postulats libéraux du côté de la majorité contre volonté de « rééquilibrage » social du côté de l'opposition. Les résultats de la pratique économique depuis 1992 ne joue a priori pas en faveur de la majorité, tandis que la gestion en vase clos de la communauté chiite par le Hezbollah démontre la possibilité, avec un système social de type redistributif, de sortir de la pauvreté un nombre important de ménages. À l'inverse, les communautés jouant déjà un rôle de régulateur social, et les bases financières et fiscales de l'État étant réduites, la mise en place d'une politique économique étatique tournée vers la redistribution et le capital humain semble difficile sans dépassement de la logique confessionnelle au profit d'une citoyenneté active, notamment par le biais du paiement de l'impôt. Un débat de fond aurait pu avoir lieu sur la politique économique si seulement les principaux partis avait réellement développé une pensée économique articulée.
En ce qui concerne le plan politique, et de manière assez surprenante, les programmes affichés sont assez identiques dans leur formulation : abolition du confessionnalisme, mise en place d'un véritable État de droit ; le principal point de discorde entre la majorité et l'opposition portant sur la stratégie de défense du pays. Ce point de dispute relève également d'un débat de fond qui aurait pu et dû avoir lieu, si la logique démagogique et électorale n'avait pas pris le dessus sur la réflexion apaisée et constructive nécessaire sur la meilleure stratégie de défense à adopter pour le Liban dans son contexte régional conflictuel (agressions israéliennes et volonté hégémonique d'autres puissances).
En tout état de cause, l'affirmation par les partis de la majorité d'une volonté d'abolition du confessionnalisme et de renforcement de l'État de droit doit induire chez l'électeur plusieurs questions majeures avant de prendre sa décision de vote. Trop souvent, la réflexion politique de chaque citoyen est dominée par le prisme d'un « intérêt communautaire ». Or, au regard des malheureuses expériences de la guerre civile, il apparaît que l'intérêt communautaire ne peut exister que s'il s'intègre dans un intérêt national. C'est à l'aune de cet intérêt national que l'intérêt « communautaire » d'un électeur chrétien doit susciter des questions :
- puis-je faire confiance à ces discours prononcés par des hommes qui, au mieux, ont carrément pillé, démantelé voire hypothéqué l'État à des puissances étrangères, quand ils étaient au pouvoir, au pire commis des crimes qualifiables au regard du droit pénal international de crimes de guerre, déplacement de population, voire génocide. Les slogans comme celui de « la culture de la vie » ne représentent-ils pas une forme poussée de cynisme lorsqu'ils sont prononcés par un responsable direct de massacre de gens de confessions opposées, mais également, voire plus encore, de sa propre confession ? Le discours sur l'État de droit et la démocratie, lorsqu'il est prononcé par des personnalités dont la pratique du pouvoir fut antinomique de ces idéaux, n'est-il pas simplement démagogique ?
- Est-il dans l'intérêt communautaire chrétien de laisser le thème de l'abolition du confessionnalisme aux partis confessionnels musulmans (revendication reprise dans le programme du Courant du futur et du Hezbollah) ? En effet, la seule manière d'apaiser la crainte d'une dissolution, voire d'une disparition de la communauté chrétienne au Liban, passe par l'abolition du confessionnalisme. Tout autant que la période de l'après-guerre, la guerre civile a largement démontré que le système confessionnel fait primer l'intérêt communautaire sur l'intérêt national. À ce jeu-là, les tendances démographiques, sociales et politiques ne peuvent à terme que conduire à un affaissement définitif de la communauté chrétienne. Analysé sous cet angle, hier les sunnites ont exigé, puis guerroyé pour obtenir des prérogatives constitutionnelles à hauteur de leur importance numérique, conduisant aujourd'hui à transmettre la réalité du pouvoir exécutif au président du Conseil. Demain, la communauté chiite à la démographie galopante en fera de même, et à terme, les chrétiens pourraient même perdre leur présidence symbolique. Aussi, l'abolition du confessionnalisme et la mise en place d'un réel système, tant administratif que philosophique, de répartition des postes administratifs et politiques respectivement à la compétence et sur le principe électif représentent-ils la seule solution conciliant l'intérêt communautaire et l'intérêt national : l'État sera mieux géré, et au lieu d'avoir des quotas en diminution constante sur le long terme, les chrétiens pourront jouer un rôle positif pour l'intérêt national en fonction de leur compétence. Considérée cyniquement et dans un intérêt communautaire étriqué, l'abolition du confessionnalisme pourrait même conduire à une surreprésentation chrétienne, grâce à un pouvoir symbolique et un capital culturel traditionnellement élevé. À long terme, l'abolition du confessionnalisme est in fine indispensable pour former une conscience libanaise permettant d'aligner l'intérêt communautaire sur l'intérêt national.
- La politique libérale menée par le Courant du futur, au pouvoir de 1992 à 2005, a très certainement permis à une frange privilégiée de la population, quelle que soit sa communauté, de s'enrichir. En revanche, cette politique a eu indiscutablement deux effets particulièrement néfastes. Tout d'abord sur la classe moyenne, toutes confessions confondues et donc notamment chrétienne, qui a connu un appauvrissement accéléré du fait de l'explosion des prix du foncier et le maintien des taux d'intérêt élevés étouffant les ménages endettés. Du fait de cette politique, les écarts de richesse ont crû de manière exponentielle et la massification de la pauvreté approche son niveau d'avant-guerre. L'État est aujourd'hui surendetté et n'est pas en mesure de faire face à la détresse sociale, qui pourrait s'aggraver dans les années à venir si les revenus des émigrés venaient à se tarir du fait de la crise économique mondiale. Au souvenir de ces 15 dernières années, est-il possible de refaire confiance au même programme économique ? L'intérêt communautaire chrétien n'est pas une fois encore divergeant de l'intérêt national : un changement de cap en matière de politique économique aura certainement des effets positifs pour la classe moyenne dans son ensemble.
En outre, on ne peut plus aujourd'hui voter pour des partis soutenant ce type d'orientation stratégique. Les électeurs ne doivent donc pas avoir la mémoire courte : souvenons-nous des 15 années de guerre civile et des 15 années d'après-guerre. Bien évidemment, la présence syrienne a eu son rôle dans les maux infligés au Liban. Mais il n'est pas possible d'oublier que des Libanais ont activement participé, durant la guerre, aux massacres et au pillage de l'État et de la classe moyenne durant l'après-guerre. Le 7 juin, les électeurs peuvent difficilement voter pour des candidats cyniques, anciens responsables de milices ou magouilleurs politiques et financiers. Bien évidemment, tous les candidats d'en face ne sont pas parfaits, et certains font partie de cette même classe politique décadente. Mais d'autres, à défaut d'être idéaux, ont le mérite de promouvoir, sans hypocrisie, des choix nouveaux pour le Liban, qui sont par ailleurs des choix bénéfiques tant pour l'intérêt communautaire des chrétiens que pour l'intérêt national.
Mounir CORM


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