L'histoire commence en 2005, lorsque l'ambassade du Danemark au Liban organise une rencontre entre des jeunes appartenant à des partis politiques danois et libanais, au siège de l'Escwa à Beyrouth. Au menu, des sessions de travail et de dialogue sur des thèmes « aussi importants que difficiles », selon les organisateurs : la diversité culturelle, le défi de l'immigration en Europe ou encore le radicalisme religieux. Le succès est immédiat, et les participants formulent dès la fin de cette conférence le désir de se réunir à nouveau pour continuer les échanges. Ainsi, l'année suivante, un comité bilatéral est chargé d'organiser un second séminaire, qui aura lieu à Istanbul, en Turquie, en février 2007. Des rencontres similaires se sont ensuite tenues à Copenhague et à Beyrouth, financées par le Conseil danois pour la jeunesse (DUF).
Christelle Wakim a participé à ces conférences. Cette activiste libanaise âgée de 20 ans raconte sa première rencontre avec les Danois, peu de temps après l'affaire des caricatures : « Je ne comprenais pas ce principe de liberté de presse absolue », dit-elle. En 2005, la publication par un journal danois de dessins représentant le prophète Mahomet avait suscité l'émoi dans le monde arabe. « En discutant avec eux, explique Christelle, je me suis rendu compte que le soutien du Danemark aux caricaturistes n'était pas unanime. La majorité d'entre eux comprenait l'indignation des musulmans, et ça m'a surprise de manière positive. »
Oublier les idées reçues
Ahmad al-Rachwani, un autre participant libanais, se félicite d'avoir aidé ses collègues européens à revoir leurs idées reçues sur les Arabes. « Certains d'entre eux, dit-il en riant, imaginaient Beyrouth comme une ville dans le désert, avec des chameaux, des terroristes et sans Internet. Nous avons trouvé ça drôle, mais nous leur avons surtout montré que ce n'est pas vrai. » Ces témoignages constituent une victoire pour les organisateurs : non seulement les rencontres libano-danoises permettent-elles de promouvoir un dialogue nouveau entre l'Europe occidentale et le Moyen-Orient, mais elles ont aussi l'avantage d'être menées par des activistes jeunes, qui commencent ainsi leur carrière politique dans une perspective d'ouverture internationale.
Cependant, le grand succès de ces rencontres reste celui du dialogue entre les jeunes Libanais eux-mêmes. Pour pouvoir parler ensemble aux Danois, ils ont d'abord dû montrer qu'ils pouvaient discuter entre eux. Christelle est membre du Courant patriotique libre, tandis qu'Ahmad milite auprès du Courant du Futur. La plupart des autres partis libanais sont également représentés. L'ambassade du Danemark à Beyrouth, qui assure le relais avec les médias libanais, prend soin de présenter les jeunes militants par groupes de deux, en créant des duos inhabituels : le Parti communiste se retrouve ainsi associé à Jammaa al-Islamiya, et les Kataëb sont présentés avec l'Organisation des jeunes Palestiniens.
Des occasions de discuter
Christelle et Ahmad disent n'avoir aucun mal à communiquer - ils sont même amis. La jeune fille affirme que son parti est toujours ouvert à la discussion : « Nous avons des projets qui concernent tout le monde, pas seulement ceux de notre camp. » Ahmad, quant à lui, se dit fier d'avoir reçu son éducation politique « à l'école de Rafic Hariri, qui était pour l'ouverture à tout le Liban. » Lorsque les jeunes gens se retrouvent autour d'un repas, ils discutent d'abord de leurs vies personnelles, mais la conversation en vient rapidement à la politique, leur passion commune. Au-delà des plaisanteries sur leurs oppositions traditionnelles, ils prennent le temps d'exposer les programmes de leurs partis, de s'écouter et de se poser des questions. « C'est une activité importante que nos aînés négligent la plupart du temps », regrette Ahmad, qui a remis à Saad Hariri, chef du Courant du Futur, un rapport détaillé sur les conférences auxquelles il a participé.
Les contradictions ne disparaissent pas pour autant. D'après Christelle, il faut savoir discuter, mais également rester ferme pour défendre ses idées. « Nous n'avons pas hésité à organiser un sit-in, dans mon université, lorsque nous avons senti que nos droits étaient menacés. » De son côté, Ahmad avoue avoir eu des réticences à discuter avec des militants du PSNS après les événements du 7 mai 2008, au cours desquels ces militants avaient pris son parti pour cible directe. « Mais après tout, on ne peut pas continuer à se haïr, explique-t-il. On finit toujours par discuter, après s'être entre-tué... Alors autant discuter tout de suite et éviter le massacre ! »
Un dialogue animé
« Eh oui, nous sommes méditerranéens », admet Christelle, se souvenant avec un sourire de l'étonnement des jeunes Danois qui ont eu l'occasion d'assister à leurs débats animés. Au-delà des conflits, on retrouve ainsi chez les jeunes activistes politiques libanais une volonté commune de mener leur pays à une démocratie plus complète, loin des dangers de la guerre. Ils se disent tous ouverts au dialogue, mais manquent parfois d'occasions de se rencontrer - l'initiative danoise arrive donc au bon moment pour les réunir. Tous les partis disent cependant regretter que le Hezbollah soit absent des rencontres internationales : le gouvernement danois aurait omis d'inviter le parti chiite, qu'il considère comme un groupe terroriste. Christelle affirme cependant qu'elle a profité de ses prises de parole pour offrir aux Danois une image du Hezbollah différente de celle que présentent la plupart des médias internationaux.
Jusqu'en juin, les différents partis libanais sont occupés à préparer les élections législatives, et leurs sections jeunesse participent activement à la campagne. Christelle et Ahmad disent avoir confiance : leurs aînés prendront exemple sur eux et garderont des relations pacifiques quelle que soit l'issue du scrutin. « Et si jamais ils arrêtent le dialogue, ajoute la jeune fille, nous serons là pour renouer les liens. »

