L'accord Murphy-Assad suscite d'autant plus la colère des maronites qu'il ne respectait même pas les formes de respect et de courtoisie propres aux compromis. Non seulement il ne ménageait pas les intérêts politiques sinon personnels de certains, mais en plus il ne manquait pas de formules provocatrices, comme si ses auteurs visaient à pousser les chrétiens et les maronites à le refuser et à assumer ainsi la responsabilité du vide constitutionnel et de ses conséquences. Murphy revint très fier d'avoir arraché au président syrien un autre nom que celui de Sleimane Frangié, mais le nom qu'il ramenait ne figurait pas sur la liste convenue par Gemayel et Geagea, et envoyée à Assad à la demande de ce dernier. Daher fut comme parachuté, une décision que les maronites, non consultés, étaient juste tenus d'accepter.
Dès son retour de Damas, Murphy rencontre avec ses assistants le président Gemayel, le chef de l'armée et celui des FL à qui il communique le résultat de ses entretiens en Syrie. Ils lui signifient aussitôt leur refus de ces résultats.
Puis il se rend dans l'après-midi du 18 septembre à Bkerké où il se réunit près d'une heure avec le patriarche Sfeir, assisté de ses deux vicaires Roland Abou Jaoudé et Béchara el-Rahi.
"J'ai passé, dit Murphy, cinq jours à Damas où j'ai rencontré deux fois le ministre des Affaires étrangères Farouk el-Chareh, cinq fois le vice-président Khaddam et une fois le président Assad. Je suis là pour vous demander si vous avez des questions ou des éclaircissements à demander au sujet de l'élection présidentielle au Liban."
"Nous ignorons la teneur de vos entretiens à Damas, répondit Sfeir. Nous voulons savoir une chose : y aura-t-il des élections libres au Liban ?"
"Tout ce que nous avons pu obtenir des Syriens, déclare l'émissaire US, c'est le report des réformes constitutionnelles jusqu'après les élections et le retrait de la candidature de Sleimane Frangié, de façon qu'il n'y ait plus qu'un candidat et un seul, Mikhaël Daher, dont l'élection devra se dérouler au siège du Parlement place de l'Étoile, le 22 du mois, soit jeudi prochain. Si elle n'a pas lieu, ce sera le chaos, peut-être la partition. Aux Libanais de choisir. S'il va y avoir deux gouvernements, nous n'en reconnaîtrons aucun car, au plan international, on reconnaît un État, non un gouvernement. Il vaut donc mieux, pour les Libanais, avoir un État et une République qu'ils libéreront progressivement, plutôt que pas d'État du tout. C'est là une position ferme sur laquelle nous ne transigerons pas."
"À la base, réplique le patriarche, il ne s'agit pas du choix de la personne mais du respect des principes de démocratie et de liberté. Croyez-vous qu'il s'agirait d'élections dans le vrai sens du terme si les députés n'ont pas le droit de choisir entre deux candidats ? Le Liban est le seul pays de la région à avoir adopté un régime démocratique. Une démocratie peut-être imparfaite, voire diminuée, nous l'admettons. Votre pays est la plus grande démocratie au monde, protectrice des libertés et leader du monde libre. Nous avons rencontré le président des États-Unis et de hauts responsables, et nous avons demandé leur aide pour préserver la liberté et les valeurs humaines car, comme vous, nous croyons à ces valeurs, dont la justice, l'égalité et le respect des droits de l'homme."
Foi et liberté
"Nous voulons vous dire, poursuit le maître de Bkerké, qu'en tant que maronites, nous avons vécu dans ce pays mille trois cents ans, résistant aux vicissitudes, aux malheurs et aux revers pour préserver deux valeurs : la foi en Dieu et la liberté. Sans doute n'accepteriez-vous pas que nous perdions notre liberté car ce sera aussi une perte pour la région, pour vous et pour l'ensemble du monde libre. Si le Liban regroupe 17 communautés, c'est parce qu'il fut toujours le refuge des persécutés. Tous ceux qui étaient persécutés pour leurs choix religieux, idéologiques ou politiques se sont réfugiés au Liban où ils ont joui de la liberté. Parmi eux figurent trois grands dirigeants syriens qui, harcelés dans leur pays, ont dû se réfugier au Liban pour trouver la liberté."
L'un des membres de la délégation américaine souligne alors que la succession de Gemayel se pose depuis un an, "mais les candidats sont si nombreux que les députés n'ont pas pu choisir au sein de cette multitude".
"Chacun se rue sur ce poste pour satisfaire sa vanité, assouvir sa soif du pouvoir et garantir ses propres intérêts. C'est là le cœur du problème, ajoute cet interlocuteur. En fait, Mikhaël Daher n'est point le seul présidentiable à avoir accepté des concessions à la Syrie, beaucoup l'ont fait aussi. Et puis, les deux précédents chefs de l'État ont-ils été élus autrement ?"
"C'est là le régime libanais, réplique le patriarche, et nul ne peut empêcher quiconque de présenter sa candidature, encore que j'aie critiqué cette pléthore de candidats. Mais sachez que les députés pourront choisir, quel que soit le nombre de candidats, si on leur en laisse la liberté et qu'on ne leur impose pas un candidat unique. Si les Libanais sont divisés, c'est parce qu'on les divise et qu'on les empêche de se réunir, à l'exemple du docteur Farid Serhal, un député gardé à l'Ouest en otage et qui n'ose pas dire qu'il y est détenu. De même, de nombreux députés, surtout chrétiens, n'osent pas se rendre au siège du Parlement à l'Étoile, de peur d'être enlevés. Quoi de plus normal qu'ils en soient arrivés là alors que leur pays grouille d'armées étrangères qui ont ébranlé leur société et leur vie politique. Soyez certain que les Libanais aisés, en particulier les chrétiens, émigreront aux États-Unis, en Australie ou au Canada s'ils perdent leur liberté. Le Liban cessera d'exister. Est-ce là finalement votre objectif ? Pourquoi les Syriens ne laissent-ils pas aux députés la liberté de choisir le président qu'ils veulent ?"
"Parce que les hommes politiques libanais, répond Murphy, se sont montrés incapables de choisir un successeur au président Amine Gemayel parmi la masse de candidats."
Les réponses de Murphy font comprendre au patriarche que les jeux sont faits, qu'il est vain d'espérer faire changer une décision arrêtée, que la délégation US regagnera Washington après Beyrouth et ne prendra plus la peine de transmettre à Damas la réaction des Libanais. Murphy, en somme, était simplement venu informer le patriarche de la décision, et non recueillir son avis.
En prenant congé de son hôte, l'émissaire américain lui dit : "Les députés pourront choisir et assumer la responsabilité de leur choix si la décision (l'accord syro-US sur Daher) ne les satisfait pas." Sfeir le remercia quand même pour ses efforts et le pria de remercier le président Reagan pour avoir, en dépêchant Murphy, donné suite au message écrit qu'il lui avait adressé, après le torpillage de la séance du 18 août et dans laquelle il lui demandait d'intervenir pour éliminer les obstacles empêchant une élection présidentielle avant la fin du mandat de Gemayel.
La réunion s'acheva dans un climat d'amertume, et le patriarche réalisa qu'il revenait désormais aux Libanais et à leurs députés en premier d'assurer, avant qu'il ne soit trop tard, leur salut et celui de leur pays, et de sauvegarder ces libertés et cette démocratie qu'ils avaient pris l'habitude d'exercer. Il résolut donc d'entamer des contacts locaux et internationaux, dans l'espoir de faire modifier ce qui lui semblait une issue aussi malheureuse qu'inéluctable. Il entra en contact avec le nonce apostolique Luciano Angeloni et avec les ambassadeurs des grandes puissances, leur demandant plus de solidarité avec le Liban pour lui éviter le vide constitutionnel. Au plan domestique, il décida de s'entretenir avec les chefs des Églises ou leurs représentants au Liban, les évêques, les supérieurs généraux, les hommes politiques, les personnalités et de tenir des réunions quotidiennes avec les députés. »
(...)
« Au dernier jour du mandat de Gemayel, parallèllement à l'activité fiévreuse enregistrée à Baabda, les députés chrétiens se rendirent à Bkerké comme cela avait été prévu la veille pour se concerter entre eux. Au cours de la réunion qui dura de 9h à midi, le patriarche Sfeir lut aux députés les lettres et télégrammes reçus du pape Jean-Paul II, du cardinal O'Connor et du président de la Conférence épiscopale aux États-Unis. Il leur rappela ensuite la fable de La Fontaine, Le chêne et le roseau, soulignant que c'est parce qu'il avait plié face au vent que le roseau avait été sauvé alors que le chêne tint tête à la tempête et fut déraciné. Il demanda aux présents de faire montre de souplesse sans rien leur demander de spécifique, précisant ne pas avoir d'avis personnel sur le sujet de l'heure, qu'il leur revenait de prendre la décision adéquate, son rôle se limitant à assurer une atmosphère propice à la discussion et aux délibérations loin des pressions et considérations qui les empêchaient de remplir leur devoir. »
(Extraits du chapitre I de la 7e partie)


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