Les conférenciers ont été présentés par le président de l'Association des boursiers de l'AUF, Charbel Nassar. Après le mot d'accueil d'Olivier Garro, directeur du bureau Moyen-Orient de l'AUF à Beyrouth, dans lequel il a exprimé son grand intérêt pour un tel sujet, Noureddine Saadi a présenté sa réflexion sur la théorie du droit comme un des modes de connaissance fondamentaux dans la connaissance du phénomène juridique.
Il a précisé que tout en s'articulant autour de la philosophie du droit, la théorie générale du droit, « la science juridique », a pour objet plus précis d'interroger les systèmes de droit à partir des fondements du droit, tandis que « la philosophie des philosophes » a pour objet spéculatif les questions métaphysiques ou éthiques.
L'interrogation a porté sur trois questions :
1) L'objet de la théorie du droit comme science du droit.
2) Les rapports entre la science du droit et la philosophie du droit.
3) L'intérêt de l'étude de la science juridique pour les juristes (étudiants et praticiens du droit).
Pour le conférencier, la notion usitée de « science juridique » est ambiguë car elle désigne soit la discipline juridique, soit la réflexion sur cette discipline. Mais le droit n'est pas une science en soi. C'est un ensemble de prescriptions, découlant de sources formelles et matérielles, sous formes de normes sanctionnées. Les règles de droit sont hiérarchisées, et la science du droit est la production d'un savoir sur le droit. C'est une démarche cognitive à la fois empirique et analytique.
Les juristes (magistrats, avocats...) praticiens autant que les politiques et les instances qui produisent le droit ont une activité prescriptive. C'est finalement un savoir critique dont a besoin le citoyen, qui est le lieu et l'enjeu des normes dans la société.
Philosophie du droit et crise libanaise
L'intervention de Georges Saad était divisée en trois parties : la philosophie du droit en théorie, la philosophie du droit en pratique et la question de savoir comment la philosophie du droit peut contribuer au dénouement de la crise libanaise.
Dans la première partie, il a commencé par dire que dès que l'on dépasse le champ étroit du droit (lois, jugements, pratiques contractuelles, etc), on découvre un droit absolu, platonicien, comme le dit Bruno Oppetit. La philosophie du droit se situe au niveau le plus élevé de la réflexion : elle permet de saisir le phénomène juridique dans sa complexité et aide à découvrir la finalité ultime du droit.
Après avoir défini très brièvement la philosophie, puis le droit, M. Saad a défini la philosophie du droit comme étant la matière qui « se préoccupe de l'essence du juridique et s'efforce de cerner les fins et donc le fondement du droit » (Bruno Oppetit). Mais elle a une autre tâche aussi parce qu'elle apparaît comme un besoin pour nombre de praticiens du droit, besoin pour prendre de bonnes décisions de justice, pour bien lire les textes juridiques, etc.
De plus en plus, les magistrats ont recours à la philosophie du droit et s'éloignent du syllogisme judiciaire. La légalité formelle ne fournit plus les réponses attendues. M. Saad a précisé qu'au Liban, on assiste à une évolution : des juges courageux, dans les domaines civil comme administratif, font le pas et utilisent la philosophie pour imposer une nouvelle lecture des textes juridiques, afin de pour pouvoir rendre des décisions plus progressistes. Comme exemple, il a cité la décision rendue par le juge John Azzi (tribunal de première instance du Mont-Liban) en matière de l'adoption, où il interprété de manière bien originale et très philosophique les dispositions du code de procédure civile et de la loi relative à la compétence des tribunaux religieux.
M. Saad a ensuite exposé des points de la philosophie du droit dans l'histoire : la philosophie grecque et le monde romain (Platon, Aristote, Socrate, Cicéron), puis la philosophie chrétienne du droit avec saint Augustin et saint Thomas d'Acquin. Il a précisé, en ce qui concerne l'islam, que « cette religion est le parent pauvre dans les ouvrages occidentaux sur la philosophie du droit, alors que les jurisconsultes musulmans ont beaucoup apporté à la science du droit (al-Kias, le raisonnement par analogie, al-masaleh al-morsala, etc) ; la doctrine islamique comme la théologie chrétienne orientale sont ignorées, d'où la nécessité que des philosophes du droit arabes accomplissent cette tâche qui consiste à rétablir une justice et une reconnaissance ».
M. Saad a conclu sur cette idée : la philosophie du droit peut jouer un rôle immense pour résoudre les contradictions et la complexité de la société moderne. Au Liban, il a estimé que la philosophie du droit et ses trésors peuvent aider à dénouer la crise. Pour illustrer son idée, il a parlé de la problématique de la primauté entre l'alinéa du préambule de la Constitution, qui énonce que « nulle légitimité n'est reconnue à un quelconque pouvoir qui contredise le pacte de vie commune », et l'article 65 selon lequel « (...) le quorum légal pour ses réunions (réunions du Conseil des ministres) est des deux tiers de ses membres... » (conflit juridique qui est né suite à la démission des ministres chiites en 2006). Il s'est demandé notamment s'il n'est pas illogique, voire blasphématoire, pour le droit de voir que tous les juristes (à quelques exceptions près seulement) se sont alignés sur la position juridique de leur appartenance politique.
« Pour nous, il en est de même pour ce qui concerne la solution trouvée pour élire notre actuel président de la République (pour rendre cette élection possible, on a fait plier l'article 49), a dit M. Saad. La seule chose qui justifiait cela, c'était le consensus national autour de l'homme, il faut le reconnaître. Mais malgré tout, ceux qui croient en la philosophie du droit, à savoir ce minimum d'objectivité qu'elle impose, ne peuvent qu'exprimer leur tristesse face à de telles pratiques. »


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