Les deux pays reviennent de loin. En 2003, Ankara avait refusé d'ouvrir sa frontière aux troupes américaines en route pour l'Irak où devait débuter l'opération « Shock and Awe ». Depuis, les rapports s'inscrivaient en dents de scie, sous les prétextes les plus divers. En plaidant pour l'admission de ce qui fut jadis « l'homme malade de l'Europe » au sein du club des Vingt-Sept, malgré le refus sec de Nicolas Sarkozy et l'embarras à peine déguisé d'Angela Merkel, le président américain a choisi de lever toute ambiguïté : il est favorable à cet « allié déterminant » pour l'Amérique, qui se trouve, de plus, « constituer une partie importante de l'Europe ». Et lundi, il annonçait : « Je veux construire sur ce qui, déjà, repose sur de solides fondations. »
À y regarder de près pourtant, si les bases de l'édifice paraissent solides, il n'en est pas de même à mesure que l'on monte dans les étages. Il y a la question kurde, dont les retombées négatives ont été en partie atténuées lors de la visite, fin mars à Bagdad, d'Abdullah Gül et des prises de position affichées alors par le président (kurde) irakien Jalal Talabani. Celui-ci, on s'en souvient, avait condamné la guérilla menée par les hommes du PKK à partir des montagnes frontalières. Dans la foulée, on a enregistré au cours des derniers mois des signes très nets de détente. Ainsi, le kurde, autrefois interdit, est désormais enseigné dans les écoles de Diyarbakir ; il existe même une chaîne de télévision émettant dans cette langue, ainsi qu'une station de radio, en attendant peut-être - qui sait ? - un journal.
Il y a aussi l'affaire du génocide arménien dont la Turquie officielle continue de nier l'existence. Il n'en reste pas moins qu'entre avril 1915 et juillet 1916, des dizaines de milliers d'habitants de localités d'Anatolie (on avance le chiffre de 1 200 000 personnes) ont été massacrées et d'autres poussées à l'exode, au plus fort de la Première Guerre mondiale, quand un gouvernement de Jeunes Turcs était au pouvoir. Un projet de déclaration dort dans les tiroirs du Congrès, bloqué par Bill Clinton puis par son successeur, reconnaissant cette tragédie. L'actuel président devrait prendre, dit-on, la parole le 24 avril - date anniversaire de ce douloureux événement - pour évoquer le sujet, lui qui affirmait en janvier 2008 sur son site : « Le génocide arménien n'est pas une allégation, une opinion personnelle ou un point de vue. C'est un fait avéré, une évidence historique. L'Amérique mérite un dirigeant qui parle en toute sincérité de ce sujet. » Lundi, il a rendu hommage au chef de l'État turc qui a engagé le dialogue avec les descendants des victimes tout en se gardant de prononcer ce que la presse yankee appelle pudiquement « the G word ».
On pourrait aussi ajouter à ces contentieux l'épineux dossier de la partie nord de Chypre, une république autoproclamée en 1983 et reconnue par la seule Turquie ; le pipeline Nabucco destiné à alimenter en gaz une partie de l'Europe à partir des gisements d'Asie centrale et dont nul pour l'heure ne veut assurer le financement ; enfin le procès Ergenekon en cours, dans lequel sont impliqués une quarantaine d'accusés, dont un général à la retraite et un colonel.
Nul n'attend de l'illustre visiteur qu'il contribue, en quarante-huit heures, au règlement de tous ces sujets. À tout le moins aura-t-il, en se rendant dans l'antique capitale de l'empire romain d'Orient, décrispé l'atmosphère et fait montre d'une modestie de bon aloi tranchant avec l'arrogance de son prédécesseur. On lui sait aussi gré d'avoir fait oublier les diatribes du désolant Rumsfeld contre « la vieille Europe ». Et surtout d'avoir dissipé les appréhensions de ses interlocuteurs, hantés, tout comme en 1923, par le spectre de l'isolement. Oh, bien sûr, le temps n'est plus quand prévalait la pax americana ; mais il est évident que l'ex-gendarme du monde s'est mué en grand frère. Il y a gagné encore plus en crédibilité. Et nous avec lui au change.

