Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Le handicap de la réflexion aounienne

Par Jean RIACHI
Mon Général,
Une tribune récente dans le journal al-Moustaqbal du 2 avril 2009, sous la plume de M. Rachid Derbas, m'a émue et poussée à vous adresser cette lettre ouverte.
Je crois que les campagnes contre vous vous servent plus qu'elles ne vous desservent, car elles ne s'adressent qu'à un public hostile au départ, public haririen dans un cas et bourgeoisie chrétienne francophone dans l'autre. En vrai politique, vous savez user et abuser de la polémique, faire monter la tension et susciter les passions. Et le camp adverse, malgré les arguments de la modération, de la raison et de la logique, apparaît toujours malmené parce que les seconds couteaux (ou les politiciens du second rang, comme on dit au Liban) pensent se valoriser en vous apportant la contradiction. Plus ils sont nombreux et plus vous apparaissez comme une forteresse attaquée par des politiciens sans envergure, aux intérêts étroits. Je sens que vous jubilez en bousculant les us et coutumes locaux, parfois jusqu'à l'outrance quand il s'agit de la mémoire des morts.
Je crois que les gens sont abusés par votre passé militaire et ne voient pas que vous maîtrisez parfaitement l'art de la politique, talent inné ou fruit d'une culture politique et historique acquise au fil des années. En bon connaisseur de la biographie du général de Gaulle (j'entends déjà les hurlements de mes amis outrés par la comparaison !), je vois beaucoup de similitude dans l'attitude et la stratégie politique. Un général qui se distance des autres militaires, qui se pose comme étant au-dessus des partis, méprisant les politiciens, s'adressant au peuple en bousculant les élites, capable de revirements brusques sans s'aliéner le peuple (Hezbollah, Algérie française), antiaméricain primaire, etc.
Votre action est certainement inspirée par votre ambition affichée de devenir chef de l'État. Vous êtes haï pour cela, bien qu'il s'agisse d'une ambition légitime, parce que l'on pense que c'est ce qui guide votre action et vous conduit à trahir vos idéaux. Peut-être... Qui d'autre que Dieu peut sonder les reins et les cœurs? Mais à supposer que telle soit votre motivation initiale, votre action est fondée sur une réflexion profonde qui mérite au moins d'être écoutée. Votre culture chrétienne (vous ne donnez pas le sentiment de quelqu'un à la foi très profonde, mais vous possédez apparemment une bonne culture biblique), votre affinité avec le chiisme (réminiscences des lieux de votre enfance ?) dont vous appréciez à juste titre la proximité avec le christianisme par son piétisme, son dolorisme et sa vénération pour la Vierge Marie. Toujours pour ce qui est des chiites, votre conviction que leurs racines paysannes et leur statut minoritaire en font de purs Libanais, avant tout attachés à la terre. Conviction forte aussi que le lien avec l'Iran est passager et que l'idéologie du « wilayat el-fakih » n'est pas trop prise au sérieux par ceux-là mêmes qui la professent. Au plan politique, votre méfiance vis-à-vis de la politique américaine par rapport aux intérêts libanais et votre conviction (nouvelle) qu'il vaut mieux embrasser (pour embarrasser ?) la Syrie que la combattre. Il vous reste à prouver qu'une relation d'égalité est possible avec la Syrie, vous qui le professez en disant que cela est possible à condition qu'elle soit menée par des hommes dignes.
Général,
Vous et vos alliés allez sans doute gagner les élections parce que la communauté chrétienne, malgré toutes les couleuvres que vous lui faites avaler, est tentée de vous suivre dans votre stratégie.
Je ne vais pas vous mettre en garde contre les dangers du « populisme », qui est utile pour conquérir les cœurs mais désastreux pour gouverner. Vous ne m'écouterez pas car je connais votre aversion pour les élites, notamment le milieu des affaires accusé de sympathie pour Hariri ou, pire encore, pour Siniora. Pourtant, je crains de voir les erreurs de 1998 se répéter, avec leur lot de « corrompus » mis en prison, de banquiers mis à l'index, de mesures budgétaires populaires mais ruineuses. Plus grave, je crains un isolement diplomatique, économique et financier à force d'insulter l'Amérique. En fait, j'ai confiance que vos saurez éviter les écueils et que la raison d'État l'emportera sur la passion populaire. Sinon, tant pis. Tant pis pour le pays qui perdra quelques années et tant pis pour vous parce que le peuple, versatile, vous renverra dans votre foyer.
Ce qui me chagrine, mon Général, c'est que votre réflexion, malgré toute sa logique, souffre d'un handicap majeur. Alors qu'elle prêche la communion des Libanais et l' « entente », elle ostracise une communauté dans son ensemble. Une communauté vivante, industrieuse, dynamique. Une communauté aux élites ouvertes, cultivées et tolérantes, et dont la masse se mue progressivement en classe moyenne soucieuse de progrès et d'éducation.
Mon Général,
Les sunnites aussi aimeraient fraterniser et communier avec les autres. Eux aussi sont attachés à ce pays. Eux aussi veulent vivre en bonne entente avec l'environnement arabe et oriental, et soutenir la cause de la Palestine et du monde arabe (c'est un comble d'avoir à dire cela !). Lisez le papier de M. Rachid Derbas dans al-Moustaqbal du 2 avril 2009. Vous y lirez l'amertume pour ne pas dire la rage des sunnites, pointés du doigt par vous comme seuls corrupteurs et seuls responsables des malheurs du Liban. Ce Liban que vous aimez, mon Général, ce Liban que j'aime, M. Derbas aussi l'aime, et ceux de sa communauté avec lui.
Je n'oublierai jamais les habitants de la plaine du Akkar pendant les événements de Nahr el-Bared. Leurs cœurs battaient avec l'armée libanaise, pas avec les combattants de Fateh el-Islam. Aujourd'hui encore, et malgré le 7 mai, cette communauté est attachée à l'armée libanaise et à l'État. Pourquoi ce discours alarmiste sur le fondamentalisme sunnite ? De même que vous ne voyez aucune menace pour la formule libanaise chez nos amis du Hezbollah, je ne vois rien de menaçant chez les salafistes ordinaires. Ils font partie du décor, voire du décorum, et ne font qu'enrichir la diversité libanaise.
En faisant fi d'une communauté essentielle de ce pays, votre réflexion se vide de son sens. N'est-il pas temps de reformuler votre discours et votre réflexion pour qu'il puisse vraiment rassembler ?
Mon Général,Une tribune récente dans le journal al-Moustaqbal du 2 avril 2009, sous la plume de M. Rachid Derbas, m'a émue et poussée à vous adresser cette lettre ouverte.Je crois que les campagnes contre vous vous servent plus qu'elles ne vous desservent, car elles ne s'adressent qu'à un public hostile au départ, public haririen dans un cas et bourgeoisie chrétienne francophone dans l'autre. En vrai politique, vous savez user et abuser de la polémique, faire monter la tension et susciter les passions. Et le camp adverse, malgré les arguments de la modération, de la raison et de la logique, apparaît toujours malmené parce que les seconds couteaux (ou les politiciens du second rang, comme on dit au Liban) pensent se valoriser en vous apportant...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut