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Nos lecteurs ont la parole

Parlons demain, voulez-vous ?

Georges TYAN
J'ai eu ces derniers temps la plume paresseuse,ou plus exactement le clavier de mon ordinateur en panne d'idées, non que l'actualité ne soit pas abondante mais, comme l'aboulique, je ne savais où donner de la tête et quels mots il fallait utiliser pour décrire le folklore électoral qui nous offre déjà un avant-goût de ce qui nous attend jusqu'au soir du 7 juin, et probablement les jours qui suivront, pour aussi consoler les uns, féliciter les autres, tempérer les ardeurs de ceux qui, investis, vont déplacer les montagnes.
L'heure du choix n'est pas encore venue, mais nous a-t-on laissé le choix ? D'un côté il y a les insulteurs, de l'autre les insultés, qui à leur tour deviendront les uns insulteurs, les autres insultés. Quelle joie ! Mais au moins que ces gens-là aient l'intelligence d'avoir plus d'imagination dans leurs invectives et évitent les thèmes éculés.
Près de 80 jours à tenir et nous faire ressasser les mêmes élucubrations : agent stipendié, traître à la patrie, profiteur va, que faisais-tu au temps béni ou honni de la tutelle, selon le côté où l'on se tient.
Sarcastique c'est vrai, mais pas cocasse pour un sou, d'autant plus qu'avec la limitation des dépenses électorales que seul un comptable de chez Madoff pourra cerner à l'heure des comptes, il faut que la voix porte et que l'effet serve de caisse à résonance pour atteindre le plus large public, faire le plus de boucan possible à n'importe quel prix.
Le jeune ministre de l'Intérieur a fait de son mieux et pour le mieux, foncièrement honnête même s'il n'est pas né de la dernière pluie et qu'il a de la personnalité à revendre, les vieux briscards de la politique et de l'entourloupe l'ont certainement devancé et sont déjà loin du tournant où il a cru bon les attendre.
Ce qui précède n'est qu'un détail dans une campagne qui s'annonce féroce et sans pitié. Certains la présentent comme la bataille de toutes les batailles, d'autres en relativisent l'issue, la réduisant à une simple compétition où le meilleur gagnera.
Le meilleur ? Vous voulez certainement rire... Et qui donc serait ce meilleur, ce champion, ce preux chevalier défenseur de la veuve et de l'orphelin ? Hé hé, voilà qu'on retourne à l'ère médiévale et c'est justement cela qu'il faut éviter, bien que l'histoire soit un éternel recommencement.
Forts de ce précepte, on a ressuscité nos morts, tous les héros de cette ignoble guerre interne, civile, fraternelle, gratuite qui a volé vingt ans de nos vies on ne sait pas trop exactement pourquoi. Chacun y va de sa chansonnette ; on les implique à qui mieux mieux, à leurs âmes défendant et contre toute décence, dans cette bataille électorale.
Nous n'avons que trop souffert d'hier, d'avant-hier et de toutes les années précédentes ; nos morts et nos martyrs sont sacrés, leur mémoire doit demeurer comme une icône intacte, immaculée et sans tache, il n'est pas besoin de les faire participer à ces joutes verbales, qui tournent le plus souvent à l'insulte. Gardons-les sur le piédestal où nous avons bien voulu qu'ils soient et vénérons leur souvenir.
Avec toutes ces coupures d'électricité de nuit, une métaphore me vient à l'esprit : on ne tient pas une pile électrique pour éclairer dans son dos, mais devant soi. Rares sont ceux qui peuvent marcher à reculons, à moins d'être contorsionniste. En fait, les hommes politiques libanais sont les meilleurs en la matière, mais quand même, il ne faut pas trop tirer sur la corde.
Laissons donc nos morts tranquilles - et j'insiste sur le mot « nos ». Ils n'appartiennent plus à leurs familles, groupements ou clivages politiques, mais à la patrie tout entière. Chacun peut justifier de son appartenance à leurs pensées, sans surenchère. Il est inutile de leur faire dire des mots qu'ils n'ont peut-être pas prononcés ou de glaner çà et là dans leur passé des idées qu'ils n'ont jamais eues.
Dans ce contexte, qu'il me soit permis d'évoquer les paroles de cette grand-mère juive en guise d'épitaphe au président Nasser : « Dieu aie son âme et qu'il la garde bien. »
Ce vœu pieux aurait paru blessant à un nassérien de souche - mais y en a-t-il encore ? - et fait dodeliner de la tête, avec un sourire en coin, une personne qui n'a jamais porté Nasser dans son cœur, et ils sont légion, même en Égypte.
Une fois de plus, laissons nos morts tranquilles, ne souillons pas leur mémoire, tenons-les loin de cette arène où tous les coups semblent permis, préservons intact leur souvenir, ne les rabaissons pas au niveau d'une marchandise à la criée afin que leur sacrifice n'ait pas été vain.
Hier, c'était hier, ma génération ne croit plus depuis belle lurette au père Noël, alors parlons demain, voulez-vous, à toute cette jeunesse dont l'âge de vote a été rabaissé à 18 ans. Que proposer comme palliatif aux portes des ambassades, qu'offrir concrètement, à part un retour au passé : l'épouvantail syrien d'un côté et une guerre civile de l'autre ?
Ce n'est pas sérieux. Je persiste et signe : on ne gagne pas des élections en faisant tourner les tables. En 2013, ces jeunes, et bien d'autres, voteront. En attendant, leur mémoire est vive, elle enregistre et l'action et les promesses qui ont été faites pour ne pas être tenues.
Mais dans le même temps, ces jeunes ont leurs propres rêves d'un Liban terre d'accueil, de culture, havre de paix, d'emploi et de travail, d'équité sociale, de justice pour tous, où il ferait bon vivre, bâtir son avenir et celui de ses enfants.
À l'heure de la globalisation, du direct en communication, des paraboles, quand vous assistez en instantané à un événement qui a lieu à l'autre bout du monde, ces jeunes ne se tiendront pas cois devant une nouvelle désintégration, programmée ou pas, de leur pays, surtout ceux d'entre eux qui ont été exportés vers les pays limitrophes et ont participé à l'essor local.
Juin en effet n'est pas loin, 2013 non plus, le temps passe à une allure vertigineuse. À leur tour, ces jeunes seront moins jeunes, et avec le temps, puisqu'à tout bout de champ on leur rappelle l'histoire de cette période noire de leur pays, ils seront amenés à demander des comptes, sanctionner et, certainement, tourner définitivement cette page d'un temps révolu, chargé de sang, de pleurs, de misère et de charogne qu'ils ne comprennent pas et dont ils ne sont nullement responsables.
Laissez de côté le passé et ses spectres et parlons demain, voulez-vous ?

Georges TYAN
Conseiller municipal de Beyrouth
J'ai eu ces derniers temps la plume paresseuse,ou plus exactement le clavier de mon ordinateur en panne d'idées, non que l'actualité ne soit pas abondante mais, comme l'aboulique, je ne savais où donner de la tête et quels mots il fallait utiliser pour décrire le folklore électoral qui nous offre déjà un avant-goût de ce qui nous attend jusqu'au soir du 7 juin, et probablement les jours qui suivront, pour aussi consoler les uns, féliciter les autres, tempérer les ardeurs de ceux qui, investis, vont déplacer les montagnes.L'heure du choix n'est pas encore venue, mais nous a-t-on laissé le choix ? D'un côté il y a les insulteurs, de l'autre les insultés, qui à leur tour deviendront les uns insulteurs, les autres...
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