Face à ce jihad, Washington, après avoir admis le lien entre guerriers d'Allah des deux côtés de la frontière, a recours aux grands moyens. À l'un (le régime de Hamid Karzaï), des renforts fixés dans un premier temps à 4 000 hommes, qui viendront s'ajouter au contingent de 38 000 hommes de la coalition déjà sur place, ainsi que des ingénieurs pour construire des routes et des enseignants pour familiariser les générations montantes avec les bienfaits de la démocratie à l'occidentale ; à l'autre (le régime de Asif Ali Zardari), une enveloppe de 7,5 milliards de dollars étalés sur cinq ans et des experts en matière de développement durable. Des mesures condamnées à avoir des effets aussi radicaux qu'un cautère sur une jambe de bois, prévoient déjà, et à juste raison, les spécialistes.
Ce préconstat est celui d'un Afghanistan souffrant de multiples maladies dont chacune, à elle seule, suffirait à retarder indéfiniment la marche vers le progrès : le tribalisme, la corruption, la pauvreté avec son corollaire l'analphabétisme, enfin l'extension de la culture du pavot dont la production est susceptible d'assurer plus des trois quarts des besoins mondiaux. Le pouvoir, lui-même impliqué dans des scandales de pots-de-vin liés à la drogue et aussi - grâce au propre frère du chef de l'État - à la spéculation immobilière, ne fait rien pour éradiquer ces maux, en dépit de ses protestations de bonne foi auxquelles le protecteur yankee feint de croire. Il y a aussi l'absence, tout au long des années Bush, d'une claire stratégie, un vide dont Joe Biden s'était fait l'écho au retour d'une mission d'information. « Nos chefs militaires et civils présents sur place n'ont aucune idée de ce qu'ils font là », avait alors noté le vice-président. De son côté, Denis McDonough, l'adjoint du conseiller de la Maison-Blanche en matière de sécurité, se disait effaré par la passivité des responsables du dossier afghan.
L'autre raison qui nourrit les doutes des pessimistes tient en trois mots : Inter-Services Intelligence, ou plus exactement le S Wing des renseignements pakistanais, dont les émissaires rencontrent régulièrement les représentants des talibans pour coordonner avec eux la politique à suivre sur le terrain à l'approche des élections afghanes prévues en août. Des mois après les innombrables (et peu convaincants) démentis des chefs militaires concernés, les USA affirment détenir les preuves du double jeu de leur protégé. Avec ce sens du réalisme qui leur est propre, les Britanniques ont préféré se résigner à prendre langue avec ces drôles d'alliés pour leur demander de plaider auprès de leurs contacts une désescalade du terrorisme permettant d'organiser une consultation populaire valable. Pour l'heure, les hommes du S Wing maintiennent le contact avec au moins trois grands groupes présents en Afghanistan, soit sur les 72 pour cent du sol national qu'ils contrôlent.
Aujourd'hui à La Haye puis de nouveau en fin de semaine à la frontière franco-allemande, les délégués d'une centaine de pays et de parties concernées se retrouvent pour tenter de démêler un écheveau qui a commencé à donner de sérieuses migraines à l'administration démocrate. Fait nouveau : cette fois, les Iraniens seront présents, et même s'ils ont commencé par traîner les pieds, on peut parier, sans grand risque de se tromper, qu'ils auront à cœur de faire montre de bonne volonté.
Dès les années trente, un voyageur, Robert Byron, notait* qu'il s'agissait d'un des rares peuples de cette partie de l'Asie à ne souffrir d'aucun complexe. Après Moscou, c'est au tour de Washington de s'attacher - difficile mission - à en comprendre les raisons.
« The Road to Oxania », London: Penguin, 1992

