Parce que, après les évènements du XIXe siècle qui ont marqué le Liban, c'est à bord du navire de guerre Taëf que le redoutable ministre ottoman des Affaires étrangères Fouad Pacha arrive à Beyrouth pour affronter les grandes puissances au cours de cette conférence internationale qui devait établir le système de la « moutassarrifiyya », formule originale mais transitoire, dans l'histoire du Liban. Et l'on peut imaginer que c'est bien à bord de ce Taëf que Fouad Pacha a préparé et élaboré tout ce que son génie de l'intrigue devait imaginer pour clôturer la question du Liban au XIXe siècle.
Parce que, 130 ans plus tard, en 1989, c'est dans la ville de Taëf, en Arabie saoudite, qu'une tentative de résoudre la question du Liban au XXe siècle a été élaborée et conduite sous l'égide des puissances régionales et internationales.
Ainsi l'histoire, en un magnifique pied de nez, rappelle aux Libanais que la politique est faite de constantes qui s'imposent, même si les acteurs à un moment ou à un autre, emportés par la quotidienneté des mots et des actes, n'en reconnaissent ou n'en ressentent pas les effets. Et c'est bien normal, puisque les politiciens appartiennent au moment et non à l'histoire, en ce sens qu'ils visent à asseoir leurs positions individuelles et à s'assurer des succès personnels avant même que de prétendre résoudre des problèmes qui relèvent, de toute évidence, d'une compréhension globale et stratégique dépassant parfois, dans certains cas, leurs capacités intellectuelles ou morales.
Pourquoi ?
Parce que la politique sur ces bords de la Méditerranée orientale - et, pourrait-on dire, sur les bords d'une bonne partie de la Méditerranée - n'est pas la même que celle menée dans les couloirs des chancelleries internationales ou des places publiques nationales des grandes et moyennes puissances réparties sur la surface du globe. Non point que les ambitions des hommes ne soient pas les mêmes, mais parce que cette terre, où continuent à s'entrechoquer les folies de l'histoire, exige de l'intelligence et du discernement pour saisir le politique dans ses ambitions, ses mensonges, ses silences et ses échecs. Car c'est bien d'échecs qu'il s'agit. Non point des échecs au niveau de l'action des individus, puisque chacun peut se targuer de succès au poste qu'il occupe, mais au niveau de la capacité d'être à même de se fixer un idéal et de se forger un destin. Ne pas attendre que les autres décident pour se décider ou ne parler qu'après avoir entendu l'opinion des autres. Certes, la politique contemporaine se présente comme un enchevêtrement d'intérêts et de passion, de haine et d'amitié. Et il est évident que des pas et des mots de convenance sont requis des dirigeants de tous les pays, les uns envers les autres, pour mieux vivre dans le monde contemporain. Mais si nous reconnaissons volontiers ces interactions, faut-il pour autant toujours croire que notre salut dépend des autres et que ce que nous ne savons trouver en notre âme de sagesse doit nécessairement passer par l'entremise d'autrui ?
Qu'est-ce que cela veut dire, pourrait relever un lecteur ? Et comment traduire pareille approche en politique dans un pays gangrené par de prétendues haines, féroces au grand jour, mais monnayables dans les silences des alcôves ?
Que tout simplement cette bataille électorale, que l'on veut nous présenter comme la bataille de Marathon ou de la Marne des temps modernes, n'est en fin de compte qu'une misérable compétition électorale entre quelques individus qui ne méritent pas tant d'excès, tant leurs excès en politique ont été coûteux pour la dignité nationale et pour les citoyens. Car en somme, quels sont donc les scénarii possibles qui suscitent tant d'excitation ?
Le premier reviendrait à voir l'actuelle majorité, ou l'opposition, obtenir la majorité des deux tiers des sièges à la Chambre des députés. Est-ce possible ? Je ne le crois pas, tout comme d'ailleurs nombre de citoyens et d'analystes, puisque ce genre de raz-de-marée exigerait une situation politique ponctuelle élevée au rang de position d'unanimité nationale, fait qui, dans l'état actuel des choses, ne semble pas devoir se vérifier.
Le deuxième scénario serait de voir l'actuelle majorité reconduite par le vote des citoyens après évidemment le changement de quelques députés sortants qui ont plus brillé par leur silence que par leur intelligence. Et dans ce cas, la victoire ne serait qu'une reconduite de la situation politique actuelle, avec le sempiternel conflit ou dialogue sur la répartition des sièges, la consécration ou non de la garantie du tiers ou du tiers bloquant, etc.
Le troisième scénario serait de voir l'opposition actuelle accéder à la majorité. Déjà des positions publiques ont été prises, d'aucuns affirmant qu'ils ne participeraient pas au gouvernement, d'autres insistant sur le fait que les portes resteront ouvertes à tous pour la participation au gouvernement selon des normes à revoir ou à discuter.
Il serait trop long maintenant de discuter des conséquences de ces deux derniers scénarios. Mais toujours est-il qu'il est évident que c'est précisément dans ces deux cas que le rôle du président de la République va s'imposer, soit pour aboutir à la coopération de la majorité sortie des urnes et de l'opposition dans la formation du gouvernement, soit pour imaginer la composition requise conformément à l'esprit de la Constitution et aux exigences de notre histoire politique pour combler une prise de position extrême de l'une ou l'autre partie.
Et nous revenons ici aux fondements mêmes de cette société politique libanaise si bien consacrés entre le Taëf ottoman et le Taëf saoudien puisque, en dépit de toutes les arrogances, en dépit des cris et des hurlements, composer représente la clé de la sagesse dont est issue la formation de cette société politique libanaise depuis près de trois siècles. Prétendre le contraire revient à commettre des impairs politiques aux conséquences désastreuses, une situation que notre génération a malheureusement vécue durant les dernières décennies. C'est dire qu'il faut commencer à trouver les solutions en nous avant d'attendre le souffle de l'extérieur. Je suis le premier à reconnaître que la rencontre en Arabie saoudite des présidents syrien et égyptien autour du roi Abdallah est de bon augure mais, à mon avis, il ne fait aucun doute que la gravité des problèmes intérieurs de chacun des participants était sensiblement plus importante que la question libanaise.
Et si nous disons cela, c'est bien pour pousser les uns et les autres à une modération de bon ton dans un pays où ceux qui ont suffisamment médité sur la politique et l'histoire savent bien qu'aucune force politique ne peut éliminer une autre et où ceux qui ont oublié les leçons de cette politique ou de l'histoire - ou qui ne l'ont jamais apprise - ont inévitablement provoqué des situations d'indignité et de malheur national.
Hyam MALLAT
Avocat et professeur,
ancien président
du conseil d'administration
de la Caisse
nationale de Sécurité sociale
et des Archives nationales


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