Amalgames totalitaires
Pour Freund, « le » politique est une activité humaine parmi d'autres. L'art n'a pas la finalité de la religion et la finalité de la science ne recoupe pas celle de la politique. De plus, entre la politique et la morale il ne saurait y avoir de confusion et encore moins de séparation étanche. Ces deux activités humaines sont considérées comme originaires, la médiation entre elles est assurée par le droit. Cela ne soustrait pas l'action politique au jugement moral. Si le champ de la morale est celui de l'individu et de ses choix personnels dans leur conformité à l'idée de bien, celui « du » politique porte sur la vie sociale. C'est pourquoi le bien commun et le bien moral ne peuvent pas être identiques. Une telle confusion constitue d'ailleurs une des principales sources du despotisme, de la tyrannie et du totalitarisme.
Ce rappel est nécessaire en cette période de campagne électorale où toutes les confusions et tous les amalgames sont commis. Certaines forces mènent leur lutte pour la conquête du pouvoir sous la bannière d'une purification morale : lutte contre la corruption, contre les malversations, etc... La lutte contre la corruption et les malversations se fait par le biais du droit et de la loi et non par la politique, même si une volonté politique est la condition prérequise de l'application des lois. La volonté politique précède le droit. La politique n'a pas de fin en soi car elle est au service des autres activités de l'homme.
Toute l'histoire des totalitarismes révèle une disposition constante dans l'effacement de la frontière entre le public et le privé, entre la politique et la morale. À l'inverse, l'histoire des démocraties est sous-tendue par une extension croissante du privé en vue d'une conquête accrue de libertés fondamentales qui, si elle n'est pas régulée, pourrait rompre le lien social et mener à l'instauration d'une fédération des individus unis.
Parasitisme opportuniste et vertu morale
Se livrer à des voies de fait, porter atteinte à l'ordre public sont des activités immorales avant de constituer des délits. Et pourtant, on n'hésite pas, au Liban, à faire appel à de telles pratiques au nom de la lutte contre la corruption, au lieu de tout mettre en œuvre pour appliquer les lois en la matière. Il suffit de lire attentivement certains slogans publicitaires de notre folklorique campagne électorale pour réaliser l'état d'indigence morale dans lequel se noie notre société. On n'hésite pas à vous affirmer, par voie d'affichage ou de messages électroniques : « Prends son fric et vote contre lui, c'est lui qui t'a appauvri » ou « Rentre chez toi à ses frais, c'est lui qui a fait de toi un émigré », etc... En d'autres termes, l'opportunisme mercantile est érigé au rang de vertu civique. Comment, dans ces conditions, peut-on encore prétendre vouloir ériger une société vertueuse, un État juste et équitable lorsque la genèse de ce dernier est fondée sur des pratiques que toute morale condamne, fût-elle celle des sociétés les plus primitives et les moins civilisées. L'opportunisme biologique est un phénomène banal dans le monde des êtres vivants. Comme comportement humain, il présente néanmoins un aspect moralement péjoratif.
Machiavélisme et machiavélianisme
Il en est de même en matière de vie sociale et d'action politique. Seuls les systèmes totalitaires ne se préoccupent pas de la moralité des moyens de l'action, au nom de l'unique moralité de la fin ou du but. Ils reposent tous sur une utopie pseudoreligieuse où l'idéologie du « tout » est un substitut de la théologie. Tel était le marxisme-léninisme. Dans un passage lumineux de L'Essence du Politique, Freund écrit : « Être machiavélien [...] ce n'est pas être immoral, mais précisément essayer de déterminer... la nature des relations entre la morale et la politique [...] ; être machiavélique, au contraire, c'est adopter une conduite pratique dans le jeu politique concret, qui consiste en scélératesses généreuses, en tromperies plus ou moins diaboliques et en manœuvres perverses3 ».
Le machiavélisme appartient au registre du cynisme moral. Il implique des choix rationnels minutieusement calculés. Dans ces conditions le mal y est actif. Par contre, l'opportunisme peut, tout au plus, révéler une fourberie paysanne populiste qui étale, de manière jubilatoire, le mal passif qui la ronge.
1- Julien Freund, Politique et impolitique, Sirey, 1987, p. 243.
2- L'Orient-Le Jour, du lundi 23 mars 2009.
3- Julien Freund. L'essence du politique, Sirey, 1965, p.818.


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