Les événements tendent à prouver le contraire. En 1994, des militants de SOS Environnement et de l'Association pour la protection des sites et anciennes demeures (Apsad) alertent les autorités à propos de travaux sur le pont même, des travaux réalisés par une excavatrice sur des escarpements naturels de terrains. La campagne médiatique provoque alors un tollé, le public est bouleversé, la société civile mobilisée et les autorités dénoncent ce fait par des déclarations publiques. En définitive, le ministère de l'Environnement (le ministre d'alors était feu Pierre Pharaon) publie le 5 octobre 1995 un arrêté ministériel obligeant le promoteur à interrompre ses travaux (celui-ci voulait aménager un amphithéâtre « à partir de la pierre naturelle » sur le pont et construire une « maison traditionnelle libanaise » à proximité).
C'est suite à cette décision du ministère de l'Environnement que le mohafez du Mont-Liban avait imposé l'arrêt des travaux sur le pont. De plus, une autre affaire a été soulevée à ce moment-là : celle du permis accordé par la municipalité au promoteur d'acheter la route qui mène jusqu'au pont, ce qui a été considéré comme illégal car faisant passer ce secteur de propriété publique à privée, et qui a provoqué la colère des propriétaires de terrains voisins.
L'affaire a fait la une des journaux, dans une campagne très soutenue, se souvient Gladys Nader, militante au sein de SOS Environnement, qui a suivi ce dossier dès le premier jour. « Pour beaucoup, l'affaire s'est terminée là, dit-elle. Mais ce n'est pas du tout le cas. Déterminé à mener à bien le projet, le promoteur a intenté un procès auprès du Conseil d'État contre le ministère de l'Environnement, pour l'avoir empêché de poursuivre ses travaux et d'obtenir ses permis (de la DGU). L'Apsad n'a présenté sa demande d'intervention comme partie au procès que tardivement, d'où le fait que cette demande a été rejetée. Et le Conseil d'État a statué sur l'affaire le 24 mars 2004. »
Le jugement du Conseil d'État s'avère, selon elle, « ambigu, prêtant à équivoque, insistant sur certains détails et points juridiques et administratifs, se basant sur des rapports d'expertise pleins de contradictions ». Le jugement, en effet, s'attaque à la question de l'amphithéâtre, reconnaissant que « celui-ci est à l'intérieur de la zone protégée où il est interdit de construire ». Mais se basant sur un rapport de deux experts, entre dans la problématique de savoir si une construction dont les pierres ne sont pas cimentées et dans laquelle le béton n'est pas utilisé est réellement une construction dans ce cas (suivant l'avis de l'un des experts nommé dans le texte), ce qui rejoint l'argument du promoteur. Ce dernier invoque en effet, pour justifier ses travaux, « la nécessité de réhabiliter un site naturel qui a été dégradé par les passants et les pâturages incontrôlés ».
En ce qui concerne la maison, le jugement du Conseil d'État affirme que selon les plans, « celle-ci se trouve hors de la zone protégée ». Or cette zone protégée en elle-même n'est pas définie clairement dans le texte ni dans la loi (100 mètres, 200 mètres... ?).
Commentant, en 1997, le rapport d'experts présenté au Conseil d'État, Grégoire Sérov, architecte et urbaniste, avait alors qualifié de « fausse » l'affirmation que l'amphithéâtre n'est pas une construction. « Tout aménagement d'un terrain constitue un changement et cause une altération du site naturel, a-t-il écrit. Un site naturel est un site non construit et non aménagé. » S'exprimant sur la même question, Abdallah Zakhia, célèbre écologiste, avait jugé que « le rapport est non objectif et non scientifique ». Il a évoqué « des contradictions dans le rapport, notamment concernant le périmètre de protection ». Il a noté que le rapport ne mentionne ni « l'article 12 de la loi, qui interdit tout aménagement sur le pont de quelque nature que ce soit », ni « l'affaire de la route municipale ».
Une loi bien élastique
Malgré ce jugement qui a remis du pain sur la planche du promoteur, le ministère de l'Environnement a continué à bloquer les travaux sur le pont, se basant sur l'article 12 de la loi de protection des sites. Le promoteur a alors intenté un second procès auprès du Conseil d'État, qui est toujours en cours.
Que pense l'actuel ministre de l'Environnement, Antoine Karam, qui a rencontré le promoteur, Antoine Akiki ? Le ministre dit avoir perçu « une volonté du promoteur de modifier sa demande, dans le sens où il compte abandonner le projet de l'amphithéâtre et s'en tenir à celui de la maison qui tombe hors de la zone protégée ». Il précise lui avoir demandé une étude d'impact environnemental pour ce dernier projet, que M. Akiki ne lui a pas encore soumise. « J'ai assuré aux militants écologistes que je ne compte pas permettre de construction sur le pont, poursuit-il. Mais si le promoteur modifie son projet et si ce qu'il demande est conforme à la loi, comment pouvons-nous le lui refuser à moins d'élargir la zone de protection, ce qui ne dépend pas seulement de nous, mais aussi d'autres ministères comme le Tourisme, la Culture... ? D'ailleurs, dans le présent état de fait, le ministre de l'Environnement ne peut que bloquer la construction momentanément parce que le permis est décerné par la Direction générale de l'urbanisme. »
Est-ce que le simple fait de dialoguer avec le promoteur n'influe pas sur le cours du procès que celui-ci a intenté contre le ministère ? Le ministre assure que non.
Quels sont les plans actuels du promoteur ? Interrogé sur la question, Antoine Akiki répond, clairement énervé par la question, qu'il a toujours voulu « embellir la région ». « Allez voir les déchets, les troupeaux incontrôlés, les gens qui montent et descendent à l'aide de cordes », poursuit-il. Pour ce qui est de l'amphithéâtre, il souligne qu'il l'avait conçu « là où il y a des escarpements naturels, et qui sont en état de dégradation ». « En tout cas, ajoute-t-il, j'ai décidé d'abandonner ce projet d'amphithéâtre, je suis dégoûté. Mais pour ce qui est de la maison libanaise, elle sera située sur mon terrain. Que celui qui s'y oppose aille s'occuper des terrains qu'il a hérités de son père. Et s'ils ne veulent pas que je construise, qu'ils me paient le prix de mon terrain. »
M. Akiki rejette en bloc les arguments écologiques qu'on lui oppose et évoque des « jalousies par rapport à mon projet ». Comment s'agirait-il de jalousies alors que ses détracteurs ne veulent, justement, d'aucune construction sur le site ? « Je suis soucieux de l'environnement et j'ai ma propre vision de l'amélioration touristique de la région, qui est aujourd'hui morte, répond-il. Je veux lui donner un cadre culturel et humain. »
Un hôtel sur la Grotte aux pigeons
Si certains s'abritent derrière une interprétation étroite de la loi pour justifier la construction de la maison, en calculant au mètre près, d'autres réfléchissent aujourd'hui à une manière de protéger le site dans son intégralité, surtout que c'est une région riche en eau, la région de Nabeh el-Laban. Selon Mme Nader, il ne saurait y avoir de compromis sur cette question. « J'ai été témoin des premiers travaux qui avaient été effectués en 1994, raconte-t-elle. Les dégâts sur le site étaient énormes, il y avait des murs de deux mètres de haut. »
Que comptent faire les associations pour dynamiser le combat ? Pourquoi l'Apsad ne s'est-elle pas encore jointe au procès au Conseil d'État ? Raya Daouk, présidente de l'association, affirme que l'Apsad compte se porter très bientôt partie civile dans ce procès, soulignant que l'avocat de l'association, Nadim Souhaid, est actif sur ce plan. Interrogé sur la question, M. Souhaid affirme que l'entrée de l'Apsad dans le procès est pour bientôt.
« Le promoteur profite des zones d'ombre de la loi pour obtenir ses permis, on ne peut pas laisser faire », dit Mme Daouk. Autant elle que Gladys Nader soulignent l'importance d'exproprier les terrains qui entourent le pont afin de préserver tout le site. Qui peut contrôler l'étendue de la pollution si les constructions commencent à envahir une contrée encore vierge ?
Le pont naturel, ce site très connu des randonneurs, a en effet un potentiel touristique et géologique énorme, comme le confirme Waël Hmaïdane, directeur exécutif d'IndyAct, une autre ONG écologique qui s'intéresse actuellement au problème. « Ce site est unique au Liban et dans la région, dit-il. C'est un phénomène géologique très spécial, avec des rochers inimitables. Le pont est un pôle d'attraction à lui tout seul : preuve en est, le nombre de personnes qui montent le voir chaque année. Dans ce cadre, la moindre construction à proximité risque de le défigurer irrémédiablement. Je fais toujours cette comparaison : imaginez que l'on construise un hôtel sur la Grotte aux pigeons. Même les restaurants qui lui font face, d'après moi, la défigurent assez. »
Quelle est sa vision du processus nécessaire pour protéger le pont ? « Il faut faire une étude pour voir si ce site peut figurer dans la liste de patrimoine mondial de l'Unesco, souligne M. Hmaïdane. Nous sommes en contact avec le bureau de l'Unesco au Liban pour sonder cette possibilité. Mais en tout cas, il ne faut pas donner des permis de construction hâtivement avant d'avoir bien étudié la question sous tous ses angles. On risque de tomber dans des erreurs qu'on regrettera plus tard. »

