Pauvre, pauvre pays qui n'a plus que des vantardises comme capital.
Pauvre, pauvre pays dont l'aveuglement n'a de pair que la corruption et qui substitue à la réalité une foule de concepts et de dogmes dont il a perdu le sens : démocratie, liberté, histoire et culture pour ne citer que quelques-uns.
Nous avions la mer, la montagne, la beauté sous nos yeux, la douceur de vivre et un passé millénaire, l'apanage d'une minorité de peuples. Que reste-t-il de tout cela ? Rien que des souvenirs dans la mémoire de personnes très âgées. Aux jeunes, hélas déracinés depuis les accords Syks Picot par l'effet de concepts qui leur étaient étrangers et par des politiques aussi prétentieuses qu'inefficaces ; il ne reste plus que des faux-semblants comme cette pléthore d'universités où l'on rentre illettré et on en ressort de même, mais avec un diplôme illusoire alors qu'il eut fallu se restreindre aux universités Saint-Joseph, américaine, libanaise, ALBA et Kaslik, avec une sélection plus rigoureuse. Cependant, c'est pourtant cette pléthore qui illustre en partie ce qu'est devenu le Liban : une façade sur le vide.
Il eut fallu autre chose qu'une illusoire démocratie pour présider au devenir de ce pays après le démembrement de l'Empire ottoman et notre statut de province autonome. Nous aurions eu besoin d'un système mettant en relief les qualités souvent exceptionnelles du Libanais, qui eut maintenu ses traditions tout en l'intégrant à la modernité.
C'est en 1996, que l'Apsad avait fait campagne contre dix carrières et obtenu gain de cause.
Aujourd'hui, il y en a près de 800 et le gouvernement vient d'octroyer des permis pour une vingtaine d'autres. Or, cette course à l'argent et au gain destructeur s'étend sans vergogne à tous les domaines : après le démantèlement du centre-ville et la découverte d'un site archéologique unique au monde - la ville phénicienne, aussitôt trouvée que livrée au massacre pour faire place à un garage -, voici maintenant que l'hippodrome romain de Wadi Abou Jmil, au pied du Grand Sérail, dont il pourrait être le complément historique et archéologique, est destiné à disparaître sous les yeux de responsables aussi ignares qu'incompétents.
C'est à cause du prix croissant du terrain, donne-t-on comme excuse à toute découverte archéologique suivie de la destruction de ces uniques témoins de notre histoire. Mais pourquoi donc y a-t-il un prix du terrain en pleine ville alors qu'ailleurs, dans les capitales et les villes historiques, ils sont inexistants ?
C'est aux frontières de ces lieux que prennent corps les valeurs foncières, et la spéculation dans ces villes se réduit au niveau des immeubles et des appartements. L'on est donc propriétaire d'un bâtiment situé évidemment sur un terrain mais ce bâtiment ne peut être détruit à volonté et reconstruit selon le vouloir du propriétaire, il ne peut qu'être vendu tel quel ou loué. Le prix du terrain est une inconnue qui ne rentre pas en jeu.
C'est bien pourquoi ces villes sont pour ainsi dire éternelles et représentent l'histoire et le capital des nations dont elles sont la fierté.
Quel serait le sort de Paris, Rome, Florence, Venise, Vienne, etc. si ces villes étaient livrées aux spéculateurs et aux promoteurs ?
Cependant, les malheurs urbains du Liban ne se limitent pas aux spéculateurs et aux promoteurs. Les routes et leur élargissement sont également responsables du massacre urbain.
Voilà que nous venons de découvrir qu'un des rares jardins privés de Beyrouth est menacé par un tracé de route datant de 1969 qui avait été annulé, grâce aux efforts de l'Apsad, mais qui vient de reprendre vie en menaçant le jardin de la très belle maison Tabet située près de l'église Saint-Joseph des jésuites. Voici donc un des deux poumons de Beyrouth menacé par le même aveuglement culturel et la même incompétence urbaine, mais pourquoi donc ?
La réponse est simple, mais la solution ne fut jamais envisagée sérieusement par nos gouvernements successifs. Le mal réside dans le fait que nous n'avons jamais eu de véritables structures gouvernementales dans le domaine de l'urbain. Les nôtres sont demeurées embryonnaires, que ce soit au niveau des municipalités ou au niveau des services d'urbanisme. Une municipalité digne de ce nom ne se compose pas d'un président et d'un comité. C'est une structure pluridisciplinaire, dont les services sont interdépendants, qu'il faudrait mettre en place pour que nos villes aient un espoir d'avenir.
J'avais présenté à plusieurs reprises à la municipalité un organigramme réduit de celui, très complexe, de villes européennes. Personne n'a manifesté le moindre intérêt. Sans doute que les pots-de-vin et les décisions arbitraires se font plus rares lorsqu'ils doivent se frayer un chemin à travers des équipes interdépendantes.
Pour sauver ce qui reste de ce pays, il faut que les gens se mobilisent, surtout les jeunes ; qu'ils manifestent pour empêcher la destruction de l'hippodrome romain et aussi celle du jardin Tabet ; qu'ils s'organisent pour freiner la mutilation de nos montagnes par les carrières, qui non seulement fragilisent les escarpements mais de plus assèchent nos cours d'eau en les déviant de leur trajet naturel.
Que l'on ne se fasse plus d'illusion. Le monde a cessé de s'intéresser à nous malgré les déclarations et louanges trompeuses, en notre faveur, de politiciens étrangers.
Nul ne vient secourir les nations qui s'autodétruisent.
Il ne restera donc plus que des personnes octogénaires pour se souvenir de la beauté du Liban de leur jeunesse, de la qualité de ses habitants et de la vision en un avenir exceptionnel. Hélas, notre démocratie ne fut pas à la hauteur de sa mission et de son espoir.


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