Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. (Luc 10, 41-42)
La recherche d'une stratégie défensive a enseveli la table ronde du dialogue national, sous des études aussi savantes que diverses. Elle s'est pourtant soldée jusque-là par un échec cuisant.
Entre le temps perdu à cause de la méfiance qui se traduit par un dialogue de sourds, et l'angoisse des Libanais qui espèrent encore obtenir des résultats tangibles de notre équipe dirigeante, cette quête a surtout contribué à élargir encore davantage les fossés qui séparent les factions et les communautés libanaises.
Or le succès d'une entreprise de cette ampleur, puisqu'elle est censée donner au pays les moyens de se protéger et de garantir sa survie face aux dangers internes ou externes, ne peut trouver ses sources qu'au départ d'une plateforme commune. Maintenant que la question longtemps épineuse de la pérennité du Liban dans ses frontières n'est plus de mise sauf chez quelques partis fondamentalistes, on peut commencer à étudier l'histoire de cette terre ainsi délimitée. Une étude à laquelle on ne peut se dérober ni ignorer les enseignements que l'on peut en tirer, si l'on veut aborder intelligemment la stratégie défensive.
Sans cette perspective, soutenue par une analyse dépassionnée des faits d'armes qui la constituent, il ne peut y avoir de bases communes à un tel dialogue. Sans ces fondations objectives et scientifiques, on ne peut aspirer au mieux qu'à une stratégie de compromis, c'est-à-dire à des plans disparates qui menaceraient l'unité du pays et réduiraient à néant tous les efforts et les sacrifices qu'il serait amené à consentir.
Or, en voulant prendre des raccourcis pour atteindre un accord factice sur un sujet aussi crucial que la défense de la nation et de son territoire, et maquiller ainsi en réussite la désunion qui les caractérise, nos dirigeants auront encore une fois marqué la mesure d'une stérile obstination et d'une impatience malvenue, à la limite de l'infantilisme politique.
Ainsi, le fiasco retentissant de notre politique défensive depuis l'indépendance, tiraillée entre une neutralité des faibles et un arabisme bouillonnant, et qui s'est soldée par les ravages d'une guerre à facettes multiples qui a duré 15 ans, et par la répression et la corruption qui ont accompagné une occupation d'autant d'années, est bien là pour nous rappeler de la façon la plus amère les dangers d'une telle myopie.
En effet, il est essentiel, pour commencer, d'admettre que si sa nation est plusieurs fois millénaire, l'État libanais et le régime qui le gouverne ont la mémoire extrêmement courte et sont à cet égard complètement coupés de l'expérience collective qui est le propre des vieilles nations. Il est donc aussi prétentieux que suicidaire de croire que ces leaders peuvent entamer de tels débats sans que d'éminents historiens et stratèges militaires ne leur aient auparavant pavé le chemin en analysant les opérations militaires dont a fait les frais le Liban depuis l'empire romain ; pas moins ! Pourquoi revenir autant dans le temps ? Principalement parce que c'était la dernière période où le pays était homogène dans ses croyances, et en paix avec lui-même et avec son entourage. Pour exemple, les vestiges de cette époque attestent encore que nos ancêtres avaient une telle confiance dans l'avenir qu'ils se lançaient dans la construction d'édifices demandant un effort étalé sur plusieurs générations.
Par conséquent, en se focalisant seulement sur quelques aspects de l'après-Sykes-Picot, on se perd dans des analyses aussi futiles que subjectives, et on limite dangereusement autant l'efficacité que les portées de tout plan de défense. Comment peut-on en effet raisonnablement imaginer qu'une région aussi volatile que le Levant puisse soudain devenir aussi immobile qu'une photo pour permettre à nos fins stratèges de poser devant leur meilleure manière de défendre la patrie ?
En revenant aussi loin dans le temps, on peut ainsi recenser, pour les analyser et en tirer les conséquences, les attaques, de motivations, d'origines, d'intensités, et de virulences diverses conduites par des troupes provenant autant des zones les plus proches que des steppes de l'Asie centrale, des plaines de l'Europe ou du continent africain. L'objet de ces attaques n'a pas toujours été de soutenir une partie libanaise contre une autre ; en effet, certaines ne voyaient en les habitants de cette terre que des futurs sujets, ou carrément un obstacle à éliminer sur le chemin de leurs conquêtes.
Rappelons simplement à ce propos que durant le seul siècle dernier, le Liban subit les conséquences terribles de la Première Guerre mondiale, et qu'il fut le théâtre impuissant de batailles acharnées entre les Alliés et les forces françaises loyales à Vichy, des batailles auxquelles les Libanais n'ont pris part que surtout comme victimes. Si on y ajoute les deux invasions israéliennes de 1978 et de 1982 qui visaient à évincer l'OLP du Liban, et pour lesquelles nos concitoyens et notre infrastructure ont payé un prix exorbitant, on comprend qu'une stratégie défensive qui n'a pas pour but de s'adapter à des situations extrêmement variées est une coûteuse perte de temps et surtout une gabegie monstrueuse de nos ressources autant humaines que matérielles ; sans compter la menace qu'elle représente pour l'unité nationale.
D'aucuns objecteront certainement qu'une telle entreprise consommerait un temps immense. Mais à l'aune de l'importance de la tâche à accomplir, le temps devrait se compter en années et pas en jours ou en semaines. Les générations à venir nous seront au moins reconnaissantes de leur avoir légué quelque chose d'utile et d'efficace. Des pays beaucoup moins vulnérables que le nôtre ne font pas l'économie du temps quand il s'agit de faire les bons choix défensifs. D'autres à la taille ou la composition comparables n'ont pas hésité à se serrer la ceinture et à faire des choix difficiles pour assurer la protection des leurs. Singapour, la Jordanie, la Serbie, pour ne citer que ceux-là, ont plein de leçons à nous donner dans la gestion des dangers qui les entourent.
Le problème chez nous est que tout doit être immédiat. Ce qui est tout à fait normal puisque nous ne voulons consentir aucun effort national pour nous défendre ; à part bien sûr mendier des équipements ici et là, faire l'impossible pour éviter à notre progéniture gâtée la peine du service national, et finalement, quand les martyrs tombent, faire des collectes, effectuer des visites de condoléances et sortir les grands discours électoraux pour l'occasion. Ou encore, acheter au prix fort des passeports étrangers, au cas où, on ne sait jamais...
Après avoir identifié les sources de danger, il faudra s'atteler également à étudier chacune de nos victoires et de nos défaites. Partant de là, nous pourrons comprendre ce qui a constitué, à travers les âges et les crises diverses, notre force et notre faiblesse ; et en tirer les conséquences pour concevoir la manière d'assurer dorénavant la pérennité de la nation.
En termes de faiblesse, il faudra analyser, sans complaisance aucune, ce qui a contribué à sceller toutes les défaites que notre nation a subies à travers son histoire : en minant l'action de nos forces armées, ou en sapant chacun des mouvements de résistance qui s'y sont succédé. Il s'agit de mettre le doigt sur le mal qui a de tout temps permis aux envahisseurs de briser nos défenses, et d'entrer en conquérant dans un pays dont le peuple aguerri et toujours aux aguets est solidement retranché dans des montagnes quasi imprenables. À quoi servirait-il en effet d'organiser, de former, d'armer et d'aligner toutes les forces que l'on veut, et de toutes les manières imaginables, si on n'élimine pas d'abord ce qui a toujours constitué notre vulnérabilité face aux agressions extérieures ?
Finalement, quelle que puisse être la stratégie défensive future, si elle n'est pas façonnée et financée par l'effort des seuls Libanais, elle demeurera tributaire de la partie qui nous aura fait l'aumône de quelques camions ou d'une douzaine de caisses de projectiles. Il faudra donc, à l'occasion des prochaines élections, exiger des candidats que nous comptons élire une probité sans faille, de la vision et de l'intelligence, pour que leurs actions puissent de fait honorer tous nos martyrs, militaires et civils, volontaires et involontaires ; ceux dont la douleur des leurs et de notre collectif national ne connaîtra de répit qu'en sachant que ce pays est finalement en de bonnes mains, que leur mort n'a pas été gaspillée, et que leur sacrifice ne fut pas vain.
Nos lecteurs ont la parole
Stratégie défensive
OLJ / le 20 mars 2009 à 22h41


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