Vingt-neuf ans ! Après 29 ans, j'ai envie de t'écrire.
Chaque fois que je voulais te parler de mes angoisses, ma solitude et mes émotions, je le faisais par lettre. La dernière fois, ce fut après ta mort.
Depuis, je ne pouvais plus écrire. Comme si l'écriture me rapprochait de toi.
Et moi j'ai voulu fuir. Fuir la souffrance de ton absence, fuir la douleur et la frustration d'un dialogue interrompu tragiquement en pleine conversation.
J'ai voulu échapper à ce sentiment de révolte, de vengeance que je refoulais au fond de moi-même, à cette impuissance de ne pouvoir faire revivre ton souvenir.
Ou du moins avoir la consolation que ta mort a servi à quelque chose.
Tu as toujours lutté pour la liberté, dans une région où la pensée libre est un crime. Où le responsable de nos échecs, c'est toujours l'autre et jamais nous.
Notre vie était semée d'attentats, de sang et de calomnies, parce que tu as toujours proclamé haut et fort le droit à la liberté, toutes formes de libertés.
Tu t'es exilé dans un pays où tu pouvais t'exprimer, croyant pouvoir changer le monde qui nous entoure.
Par ton combat pour une presse libre, tu as voulu triompher du fascisme et de l'intolérance.
Mais d'année en année, je voyais dans tes yeux grandir le désespoir.
Ce combat qui représentait ta vie devenait de plus en plus difficile.
L'espoir de voir ton Liban redevenir libre et démocratique se dérobait.
Le rêve commençait à s'estomper. Au lieu de te résigner comme tout le monde, tu as préféré t'éteindre à ta manière.
Avant de venir au Liban cette dernière fois, tu m'as dit au téléphone : « Mona, notre Liban est fini, ne reviens plus. Je vais vendre le journal et me retirer dans une ferme en Californie où nous vivrons tous ensemble. »
Pourtant tu savais que ce n'était là qu'une idée désespérée.Tu savais au fond de toi-même que ce voyage serait le dernier.
Tu avais été prévenu, ils avaient décidé ta mort.
Tu es parti comme tu l'avais souhaité. Martyr de ton pays et de ta cause.
Tu n'aurais jamais pu mourir autrement.
Tu admirais ces journalistes reporters qui mouraient sur le terrain, en faisant leur métier. Et voilà que tes bourreaux t'ont offert ce cadeau sans le savoir. Et c'est toi qui as choisi.
On m'a dit que tu souriais quand tu as été kidnappé. Tu avais ce sourire grave, fatal, certain de ta destinée.
Tu aimais les défis et tu les as défiés.
Malgré la cruauté de tes bourreaux, tu es parti fier, la tête haute, avec la conviction que les hommes libres choisissent toujours leur destin.
Après 25 ans d'oubli, d'autres hommes se lèvent pour reprendre le flambeau.
Martyrs après martyrs, ils se précipitent pour défendre ta cause.
Bravo papa ! Tu n'es pas mort pour rien.
Tu leur as prouvé que malgré leur despotisme et leur terrorisme, la liberté ne peut que triompher.
Après toutes ces années de silence, et dès les premières manifestations de la révolution du Cèdre, voilà que la foule ose prononcer ton nom, brandir tes photos et te prendre comme exemple.
Tu es devenu un des premiers martyrs de la démocratie et de la souveraineté.
Félicitations papa. Tu as gagné.
Tu avais raison. La liberté ne peut s'éteindre ni mourir.
C'est une procession à travers les siècles et une lutte continue de tous les jours.
Et le combat continue...
Papy je t'aime... Tu me manques.


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