Depuis, les rumeurs vont bon train, certains accusant de ce coup les séparatistes cachemiris du Lashkar-e-Toiba, alliés aux militants du Jaish-e-Mohammad, d'autres mettant en cause les Tigres tamouls, en guerre depuis des décennies contre le gouvernement de Colombo, d'autres enfin pointant un doigt en direction d'un groupe local, Harkat-ul-Mujahideen al-Islami. Celui-ci a installé son quartier général à Muzaffarabad mais possède des ramifications dans nombre d'autres localités, dont Rawalpindi. Un fait est sûr : la principale victime du coup de force est le pouvoir d'Islamabad, affaibli depuis quelque temps par la lutte sourde que se livrent le chef de l'État (et veuf de Benazir Bhutto) Asif Ali Zardari et l'opposant Nawaz Sharif, revenu au pays après un long exil. Circonstance aggravante : depuis le mois dernier, cet ancien Premier ministre a été interdit de toute activité politique par un jugement de la Cour suprême, ce qui a eu pour effet d'exacerber encore plus les passions, un an après le rétablissement de l'autorité civile, succédant à huit années de lourde férule militaire.
L'autre raison de la perte d'autorité du régime, il faut la chercher dans la décision prise le mois dernier par les autorités de s'effacer devant les talibans, devenus maîtres incontestés de la vallée de Swat, proche de la frontière avec l'Inde, où prévaut désormais - et le plus officiellement du monde - la charia. Pour un pays que les États-Unis considèrent comme leur principal allié dans le combat contre le terrorisme, il s'agit d'une grave erreur, un jugement que semble confirmer l'attentat de ce début de semaine. Il ne faut pas oublier, affirme l'ancien ministre de l'Intérieur Aftab Ahmad Sherpao, que l'attaque a été perpétrée au cœur même de la capitale culturelle du pays, qui est aussi, avec Rawalpindi, le véritable centre du pouvoir ; que les douze assaillants sont arrivés sur les lieux - comble de l'incompréhensible - portant de grands sacs à dos où ils avaient entassé armes et munitions ; enfin qu'aucun d'eux jusqu'à présent n'a été abattu ou simplement appréhendé.
Sherpao nuance quelque peu son jugement en estimant que les failles dans le système de sécurité pourraient être dues au fait que de nouveaux responsables de la police venaient d'être nommés, sur ordre de Salman Taseer, gouverneur de la province du Pundjab, obéissant ainsi aux directives du chef de l'État. Ces hommes, dit-il, avaient reçu pour instructions de surveiller plutôt les meetings organisés par Sharif, ce qui revenait à négliger les mesures de sécurité, indispensables en ces temps incertains. Il était aisé, dès lors, pour les terroristes de prouver qu'ils étaient les maîtres du jeu et partant que l'État avait perdu la face. Nul n'a oublié le coup d'éclat de septembre dernier, quand quelques jeunes, parfaitement entraînés et armés, avaient lancé un camion bourré d'explosifs contre l'hôtel Marriott, à Islamabad, faisant une cinquantaine de victimes. Ni l'assaut lancé en juillet 2007 dans la capitale par les commandos de l'armée et les forces spéciales contre le site de Lal Masjid (la Mosquée rouge) et la Jamia Hafsa Mazdrassa adjacente, après un siège de huit jours, qui s'était soldé par une véritable boucherie. Le bilan politico-militaire avait été plus lourd encore. Les milices protalibans installées le long de la frontière avec l'Afghanistan avaient alors dénoncé un accord conclu dix mois auparavant avec le pouvoir central et déclenché ce que l'on devait appeler la troisième guerre du Waziristan, avec un bilan connu de quelque 3 000 tués.
Depuis lors, rien n'a été fait pour améliorer la situation économique, régler les problèmes de politique intérieure et surtout s'attaquer à une crise avec l'Inde qui s'envenime de jour en jour. Aujourd'hui, constate l'éditorialiste d'un quotidien local, « le Pakistan est l'un des lieux les plus dangereux sur terre ». La seule puissance islamique, de plus, à disposer de l'arme nucléaire. En attendant demain, effrayante perspective, l'Iran.

