Le tableau clinique est sombre, l'anarchie nous guette et le remède est loin d'être découvert. L'histoire contemporaine du Liban n'est pas de nature rassurante. Notre pays, fort de son indépendance, est incapable de se démarquer des conflits locaux régionaux, dont les ramifications atteignent en plein le système social et sa complexe mosaïque, ébranlant ainsi tout nationalisme et toute loyauté.
Que peut-on espérer d'une classe politique contrainte d'accepter des accords dont le fameux Taëf, si nuisible pour le pouvoir et la République, instaurant une troïka, favorisant une communauté sur l'autre et faisant ressurgir la haine ancestrale entre ses communautés ? Hélas, ceux qui ont été à l'origine de cet accord étaient loin d'être prévoyants. Au lieu de se préoccuper de justice sociale et de redressement de l'État, ils étaient plutôt hantés par l'idée de mater à jamais la rébellion d'un général et de bénéficier des fastes, de la bienveillance et de la générosité de leurs hôtes de l'époque.
Mais voilà, ce même général est de retour après 15 ans d'exil, exalté par l'idée de la patrie et reconduisant la rébellion de l'État de droit qui l'avait naguère poussé à l'exil. Rebelote ! Il crée la zizanie parmi ses adversaires et nourrit chez eux à nouveau une unité loin d'être cohérente dans ses fondements mais soucieuse uniquement d'en finir avec ce phénomène dérangeant, négligeant ainsi les dangers d'un voisin impitoyable. Certes, la donne a changé après l'assassinat de Rafic Hariri. Cet événement fait naître un conflit interne mettant au banc des accusés une communauté jadis choyée, protégée et alliée, accusée désormais de tous les maux possibles et imaginables du pays. Est-ce la réalité ? Est-on certain que les acteurs de la République de Taëf sont lucides ?
Naviguons un peu à travers quelques événements récents pour comprendre le chaos de l'État. Un autre accord, imposé à Doha, portait l'espoir d'un dénouement heureux. Un président de la République était élu. Aussitôt, un soulagement est ressenti, mais le contraire se réalise. Le clivage s'accentue. Notre président ne peut régler le moindre litige, faut de prérogatives et de surcroît se trouve au sein d'un bazar électoral indigne. Toutes les institutions de la République sont ébranlées. La justice garante d'honnêteté et de transparence se trouve secouée à tous les niveaux : Conseil constitutionnel, Conseil d'État, Cour des comptes, enfin le dossier épineux du tribunal international, avec le rebondissement constitué par des accusés libérés faute de preuves.
Hélas, la vérité, en principe sacrée pour tout Libanais, est devenue le sujet de supputations et de tergiversations, loin d'honorer ceux qui la réclament, au point que ces derniers, forts de leur pouvoir décisionnel durant trois ans, avaient délaissé les réformes de l'État, du budget, de la justice, etc, au profit d'une politique unilatérale de séquestration du développement, du pouvoir d'achat et de la justice sociale. Heureusement que le destin de cette vérité vient d'être scellé à jamais dans la lettre du futur procureur général de La Haye. L'armée quant à elle, seule garante de l'unité nationale, n'a pas échappé aux feux des critiques de nos politiciens, dont certains accusent les Forces de sécurité intérieure de faire allégeance à une partie du pouvoir, alors que la Sûreté générale est délaissée et affaiblie, etc.
Le pire dans ce scénario reste l'attitude du gouvernement, supposé d'union nationale. Il semble plutôt être un haut lieu de règlements, sur fond de scandales itératifs. Le profane en politique se demande si le spectre du tiers de blocage, comme le qualifie ses dénigreurs, est vraiment efficace, s'il est vraiment utile et fonctionnel ! Les ministres sont incapables de conduire des réformes ou bien essayer d'initier un redressement sans s'attirer les foudres des heureux bénéficiaires. Il devient impossible pour un ministre d'appliquer une loi sur les écoutes téléphoniques sans soulever un tollé de protestations. Il est presque illusoire de mettre fin à la dilapidation de l'argent du contribuable, lequel de surcroît sert directement les intérêts électoraux des politiciens. L'incroyable, c'est que le même le principe d'équité entre ces caisses est refusé. Ce serait plutôt un défi à relever en appelant à la raison un Premier ministre usant à sa guise du budget de l'État tantôt en souscrivant des prêts sur des fonds initialement destinés aux victimes de la guerre de 2006 et tantôt en bloquant ce budget. Le comble, c'est la fierté et la ferveur qui accompagnent toutes ces annonces dans la presse et en public sans se soucier d'accentuer le clivage politique et d'envenimer le conflit entre les communautés.
À croire que tous ces maux viennent de la conception d'un État dans l'État et non point du parcours et du comportement de ceux qui nous ont gouvernés depuis des décennies. S'il y avait État ou une République, aurions-nous été acculés à nous défendre ? Si le vent du nationalisme et de la loyauté avait soufflé sur nos gouvernements successifs, serions-nous arrivés à ce constat ? Si la transparence et l'honnêteté avaient prévalu sur les intérêts personnels serions-nous dans cet état de désespoir ?
Le médecin que je suis est incapable de trouver seul le remède magique qui épargnera à son malade, à son pays, les aléas d'un pouvoir déchiqueté. Espérons, sans trop d'illusions, que la prochaine échéance électorale fera naître une classe politique capable de lutter contre le spectre de la disparition de la République. La tâche semble ardue, vu la dérive qui laissent entrevoir les discours inquiétants des différents protagonistes.
Pr Joseph HADDAD
Pédiatre


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