Dernière en date des manifestations de la mauvaise humeur ambiante : la sortie du général Avi Mizrahi, commandant de l'armée de terre, qui a invité les Turcs à « se regarder dans un miroir » avant de critiquer les autres. Son état-major a eu beau souligner qu'il s'agissait là d'un point de vue personnel n'engageant pas l'institution militaire, Ankara n'en a pas moins jugé inacceptables les propos du galonné et estimé qu'« ils pourraient porter atteinte aux intérêts nationaux entre les deux parties ». Vendredi dernier, tout en se disant attristé par les résultats des législatives israéliennes, Erdogan se refusait à envisager une rupture des relations ou même une suspension des accords militaires. Il y a deux ans, les Israéliens avaient dénoncé une visite à Ankara de Khaled Mechaal, numéro deux du Hamas,s'interrogeant sur les effets qu'aurait eus une démarche similaire dans leur pays d'Abdullah Öçalan, leader du PKK kurde, qui purge depuis sa capture une peine de prison à vie sur l'île d'Imrah, dans la mer de Marmara. « Le parallèle est irresponsable et mal venu », avait-on sèchement rétorqué à Ankara, et l'affaire en était restée là. Jusqu'à l'expédition dans la bande palestinienne qui avait entraîné d'imposantes manifestations, notamment à Istanbul où 200 000 personnes s'étaient rassemblées pour conspuer l'agresseur.
Il fut une époque cependant où le ciel était uniformément bleu. Sans remonter au 28 mars 1949, date de la reconnaissance par la Turquie du nouvel État sioniste, on pourrait rappeler la vente à la Turquie d'un réseau satellitaire Ofeq et d'un système de défense de fusées Arrow, l'accord permettant à l'aviation israélienne d'utiliser pour ses manœuvres d'entraînement l'espace aérien de son lointain voisin (essentiellement dans la région de Konya), les renseignements fournis sur les militants entraînés dans des camps de l'OLP, la destruction d'un camp de l'Asala et la mort du chef de cette organisation arménienne... Cependant, c'est surtout son passé de puissance impériale omniprésente plus de quatre siècles durant au Proche-Orient qui permet aux successeurs de la Sublime Porte de prétendre jouer un rôle dans les efforts de paix. Ce dont ils se sont parfaitement acquittés, jusqu'à une date toute récente, parrainant à titre d'exemple - et ce n'est pas le seul - un dialogue indirect entre Syriens et Israéliens et se posant en contrepoids aux tentatives iraniennes de percée, via le Hamas et le Hezbollah. À l'autre bout de l'échiquier, la Turquie attend de devenir le vingt-huitième membre de l'Union européenne, elle qui a tous les droits d'ambitionner d'être un lien géographique entre deux continents et qui, preuve supplémentaire, s'apprête à assurer à l'Autriche le gaz dont ce pays a urgemment besoin, à travers le pipeline Nobucco qui reliera Erzerum à Baumgartner an der March. Pour ce qui est enfin des accusations d'antisémitisme, on pourrait rappeler que l'Empire ottoman avait accueilli les juifs expulsés d'Espagne et qu'aujourd'hui encore, leurs descendants sont au nombre de 20 000. Le mouvement d'humeur de Davos ? La population l'appuie à 80 pour cent, le leader de l'opposition, Deniz Baykal, en tête. C'est dire si les leaders du Parti de la justice et du développement peuvent, sereins, attendre l'épreuve des urnes lors des municipales du 29 mars.

