L'entretien à « al-Massira »
« Il est un cheval qui entraîne la carriole en avant, et un autre qui la tire vers l'arrière. Partant, la carriole est incapable de bouger. » C'est en ces termes que le patriarche maronite a résumé le conflit actuel entre le 14 et le 8 Mars dans son entretien à al-Massira, estimant qu'il est impossible que le pays soit dirigé tant que les deux courants s'affrontent de cette manière.
Mgr Sfeir a ensuite défendu l'idée du bloc centriste, dans la mesure où il pourra faire pencher la balance en faveur des uns ou des autres au cas par cas. Il a évoqué, dans ce cadre, l'exemple irlandais. « Ceux qui ne veulent pas d'un bloc centriste ont tenté d'affirmer qu'il serait affilié au 14 Mars. Dans la réalité, il ne sera ni affilié au 14 Mars ni au 8 Mars. Il sera au centre, c'est-à-dire entre les deux, tantôt du côté de ce camp, et tantôt du côté de l'autre. Si jamais il voit le jour. Nous n'avons pas inventé l'idée du bloc centriste », a affirmé le patriarche. Et de poursuivre : « Il n'est pas nouveau que le président de la République ait un groupe de députés sur lequel il puisse s'appuyer. » Selon lui, le 8 Mars est « contre la mise en place » d'un tel bloc. Le patriarche a par ailleurs rendu hommage aux efforts du chef de l'État pour restaurer la logique de l'État.
Commentant par ailleurs les attaques des partisans du 8 Mars contre le président de la République et en faveur du retour à l'époque du mandat Lahoud, Mgr Sfeir a affirmé : « Certaines personnes ont des visées et souhaitent renverser le président de la République pour le remplacer. » Il a toutefois refusé de confirmer qu'il faisait allusion, dans ce cadre, à Michel Aoun.
Le patriarche maronite a par ailleurs réaffirmé son attachement à l'État, dont le processus d'édification semble bloqué dans une sorte de « cercle vicieux », précisant que « tout État qui se respecte doit être responsable du monopole de la violence et ne saurait permettre la présence de certains groupes armés au détriment de la volonté de l'État ». Il a ensuite lancé un appel à resserrer les rangs et à unifier les efforts dans l'intérêt du pays, déplorant les polémiques au quotidien au sein du camp chrétien. « Les chrétiens doivent œuvrer en faveur du projet de la paix. Ils doivent aspirer à la paix : la paix dans un climat de liberté et de responsabilité, pas la paix des vaincus », a-t-il noté. « Il existe un rapprochement entre les chrétiens et les musulmans dont l'allégeance va au Liban. Il est du devoir des chrétiens de faire en sorte que leur allégeance aille uniquement au Liban », a-t-il ajouté.
Concernant l'assassinat de Rafic Hariri, Mgr Sfeir a affirmé : « Les auteurs du crime doivent savoir qu'ils ont commis une abomination et ils doivent être punis. » Au sujet des relations avec la Syrie, il a indiqué : « Les Syriens ont quitté le Liban, mais ils ont des amis à eux et ils ont aussi des gens qui s'appuient sur eux dans le cadre des rapports interlibanais. » « Les grands veulent exploiter les petits ; cela est enraciné dans la nature des rapports interétatiques et de l'homme », a souligné le prélat maronite.
Le 8 Mars
Le premier à réagir aux propos du patriarche maronite, dans les milieux du 8 Mars, a été l'ancien Premier ministre Omar Karamé, qui a appelé samedi les « dignitaires religieux à ne pas entrer dans les dédales de la politique ». « Cependant, chassez le naturel, il revient au galop », a poursuivi M. Karamé, appelant les dignitaires religieux à assumer la responsabilité des attaques qu'ils pourraient susciter contre eux en prenant ainsi la parole.
Le président de la Chambre, Nabih Berry, a indirectement réagi aux propos de Mgr Sfeir hier, estimant que « le danger réel qui guette le Liban n'est pas dans le résultat des élections, quel que soit le camp qui va remporter la majorité au Parlement ». « Le danger réel, celui que les Libanais devraient craindre, c'est la division sectaire et confessionnelle ou la désagrégation de l'unité nationale. Le seul danger qui guette l'existence du Liban depuis toujours est Israël », a-t-il indiqué.
Si le président du Conseil supérieur chiite, cheikh Abdel-Amir Kabalan, a appelé à rester à égale distance de toutes les parties, pour que les communautés n'assument pas les séquelles des conflits politiques étroits », cheikh Maher Hammoud a nettement été insultant dans sa réponse. « Ainsi, la victoire du 8 Mars sera une source de catastrophe ? Nous souhaitons que ces catastrophes s'abattent sur ceux qui ne veulent pas que le Liban soit le pays de la résistance, de l'honneur, de la fierté et de la dignité », a-t-il indiqué hier.
Au niveau du Courant patriotique libre, le député Camille Khoury, sollicité samedi par la chaîne de télévision du Hezbollah, al-Manar, a souhaité que « l'entretien fasse l'objet d'un démenti » et que « les propos du patriarche soient différents de ceux qui ont été rapportés ». « Je ne peux croire que Bkerké, qui est la référence permettant de rassembler les Libanais, puisse affirmer que l'opposition, qui représente 50 à 60 % des chrétiens du Liban, constitue un danger pour le Liban », a indiqué le député aouniste.
Quoi qu'il en soit, les regards seront dirigés aujourd'hui lundi vers Rabieh, où le chef du CPL pourrait réagir ouvertement aux propos du prélat maronite. Il reste que Michel Aoun n'assistera pas aujourd'hui à la messe pour la Saint-Maron à Gemmayzé, et qu'il tiendra au moment même de la messe une réunion des responsables du CPL. Pourtant, le chef de l'État, Michel Sleiman, assistera à l'office, rompant avec le boycott que son prédécesseur, Émile Lahoud, avait réservé à cet événement durant l'ensemble de son mandat - à une seule exception.
Le 14 Mars
La première offensive contre le patriarche maronite a fait l'objet hier d'une contre-attaque de la part de certains pôles du 14 Mars, à l'instar du chef du parti Kataëb, l'ancien président Amine Gemayel. Dans un entretien au quotidien an-Nahar paru hier, M. Gemayel a rappelé que le patriarche ne fait pas de la politique politicienne et que ce sont ses positions qui ont donné naissance à la révolution du Cèdre. Il a également rappelé que, durant toute cette période, et jusqu'en 2005, le général Aoun avait des positions plus radicales que celles de Mgr Sfeir. « Le patriarche exprime des craintes liées à l'avenir du Liban et au concept de la souveraineté nationale, et nombre de Libanais et de non-Libanais partagent ses craintes et sa vision de la souveraineté et de l'indépendance, notamment en ce qui concerne la décision de la guerre et de la paix », a-t-il indiqué.
Le Amid du Bloc national, Carlos Eddé, a pour sa part abondé dans le sens du patriarche, estimant, dans un entretien à la Voix du Liban, qu'une « victoire du 8 Mars changera la face du Liban ».
Le secrétaire général du Renouveau démocratique, Antoine Haddad, a estimé de son côté que le patriarche maronite avait tiré la sonnette d'alarme, pour alerter l'ensemble des Libanais, et les chrétiens en particulier, et que ces derniers devaient accorder une grande importance à ces propos et fonder leurs positions là-dessus. « La face du Liban peut changer en cas de victoire du 8 Mars », a indiqué M. Haddad, ce qui signifie « l'affaiblissement du régime démocratique et des libertés publiques et privées, et l'affiliation totale du Liban à un axe régional ouvert sur des conflits qui n'ont rien à voir avec l'intérêt national et le bien commun des Libanais ». « Le patriarche a pris position compte tenu de sa position nationale et de ses responsabilités historiques, et non dans le but de s'ingérer dans les élections aux côtés de tel ou tel candidat », a souligné Mgr Sfeir.
Le député Antoine Zahra a, quant à lui, pris la défense du prélat maronite contre Omar Karamé, tandis que l'ancien député de Batroun, Sayed Akl, a rendu un vibrant hommage au patriarche contre « tous les nouveaux-venus de la politique qui ne sont que des nuages passagers ».
Kahwagi chez Sfeir
Signalons enfin que le commandant en chef de l'armée, le général Jean Kahwagi, a été reçu hier à Bkerké par Mgr Sfeir. Le patriarche a souhaité au général Kahwagi - qui a assisté à l'office du dimanche - de « réussir la mission considérable qui lui est assignée à la tête de l'armée ». Il a par ailleurs souhaité que « le temps qui nous sépare des élections se déroule dans le calme et la civilité ».

