Il peut paraître étrange que les réflexions les plus percutantes jaillissent parfois en plein tumulte. Et que les personnes qui les émettent ne soient pas tellement étrangères à cette rumeur du monde dans laquelle, par la force de notre condition, nous sommes plongés.
Pour ma part, ce besoin de méditation se manifeste souvent au plus fort de la tempête, lorsque l’agitation quotidienne, les déplacements, les besoins à satisfaire, les préoccupations à régler transforment nos journées en une course effrénée contre la montre.
Je me sens alors mû par un réflexe sous-jacent de réaction contre l’absurde et je m’impose délibérément cet intervalle de silence qui constitue une tenace revanche de notre intellect contre la bêtise mécanisée qui nous envahit.
Bénie soit cette force surprenante de notre esprit qu’un zeste de bonne volonté suffit à mobiliser. J’ai fermé ma fenêtre, étouffant ainsi les bruits de la rue, les ronflements de moteurs de voitures, les pneus qui crissent sur la chaussée, le tapage d’un chantier voisin… Et me voici, l’espace d’un moment, téléphone débranché et rideaux tirés, face à face avec mes interrogations.
Beyrouth ne dort que d’un œil. C’est une ville « couche-tard » et « lève-tôt ». L’étroitesse des rues dans les quartiers est un facteur puissant de transmission de bruits, un amplificateur du grouillement de la vie et une caisse de résonance en parfaite harmonie avec le caractère de ses habitants, gouailleurs, irrespectueux, individualistes…
Les gens, chez nous, suivent le parfait exemple du consommateur conditionné, toujours à l’affût d’une occasion à saisir, d’un accommodement qui lui coûte le moins et lui procure le plus. De là, la débrouillardise légendaire de nos concitoyens. Greffée sur un appétit perpétuellement renouvelé, la frénésie ambiante gagne tous les secteurs de l’activité. Pour le visiteur de passage, le spectacle incarne davantage un phénomène de vitalité débordante, d’énergie inlassable, de productivité à toute épreuve. N’ayant pas à pénétrer ou à analyser les dessous des caractères, l’étranger n’y voit que des qualités enviables ou dignes d’éloges.
Personnellement, j’y vois surtout l’effet réducteur qu’imprime sur les humains, non suffisamment préparés, l’impact de la loi implacable des sociétés uniformisées, fatalement liées aux disciplines de l’économie robotisée.
Que de cités, de par le monde, ressemblent à ma bonne ville natale ! En Europe, en Asie, dans les Amériques, partout… Toutes prospères, en apparence, affichant une architecture douteuse faite de luxe voyant et d’invraisemblable misère, de plates avenues et de ruelles tortueuses, de façades ravalées et d’épouvantables dédales encombrés de taudis. Quantitativement, c’est le désordre qui prime alors que, pour les édiles et leur opinion publique, il ne peut s’agir que d’une agglomération policée, entretenue, toujours en voie d’améliorations de toutes sortes.
C’est qu’on oublie, encore une fois, de cerner véritablement le sens du mot « développement ».
À quoi servirait-il de peaufiner un produit si l’on n’a pas pris soin de justifier en même temps la raison de s’en servir ? De flatter l’effet d’une chose alors qu’on néglige, avec l’indifférence la plus totale, d’en valoriser la cause ? Pousser à la consommation sans éduquer le goût équivaut à défigurer à la base le respect dû à l’intelligence.
La course au soi-disant confort est un miroir aux alouettes qui piège la grande majorité des hommes. Alors que seuls les nantis accèdent sans difficulté à des biens de plus en plus variés, sous le prétexte d’améliorer leur quotidien, ce sont les laissés-pour-compte qui assistent, impuissants, au défilé de toutes les nouveautés. Le cercle vicieux de la différence entre possédants et démunis se développe en s’accroissant inexorablement selon le mouvement des cercles concentriques. Car la persistance de l’offre sous les yeux des plus pauvres, au même titre que ceux des plus riches, creuse des appétits disproportionnés avec leurs possibilités respectives de réaction. Par ailleurs, la faiblesse chronique de l’éducation des masses et la panoplie infinie des tentations affichées à la vente achèvent d’occulter tout discernement chez une catégorie de gens dont le mental, manquant du sens critique élémentaire, n’est plus soumis qu’à l’excitation des envies.
Ainsi, autant pour les démunis que pour les possédants, c’est l’appétit sans frontières qui s’ouvre devant eux, et se pose en critère du bonheur. Or les moyens financiers, quelle que soit leur importance, restent toujours limités vu l’infini des perspectives. Si les moins nantis ont à déplorer leur impuissance, les possédants à leur tour, et parfois à leur stupéfaction, se retrouvent également en butte au manque. Le pernicieux phénomène des besoins que l’on suscite est, à cet égard, uniforme pour toutes les couches de la population. Le démuni ne vise peut-être que son nécessaire, mais le possédant, lui, s’invente en permanence de nouveaux besoins. Et quand bien même le premier serait parvenu au stade du second, c’est à l’état d’âme de ce dernier qu’il accédera tout aussi bien. De proche en poche, l’horizon des appétits se révèle illimité et la chute en avant ne se fixe plus un terme…
D’où la poursuite débridée derrière l’appât du gain. Amasser à n’importe quel prix, à n’importe quelle irrégularité, le plus d’argent possible devient, sans qu’on s’en doute, le principal credo des êtres pensants.
Car il ne s’agit plus d’assouvir un besoin naturel ou d’assurer des conditions décentes à son activité, mais d’accéder par tous les moyens à la possibilité de s’approprier le plus de choses possible noyant le nécessaire dans un océan de superflus et de gadgets.
La racine du mal est à déceler dans l’énorme retard pris par notre mental. La société des hommes, après avoir reçu progressivement au cours des âges la révélation du « sacré » et avoir cherché à le codifier, avait pourtant inauguré une ère de développement proprement humain, essentiellement braqué sur l’éducation du moral et des grandes valeurs de base : ce que d’aucuns ont nommé « religion ».
Effectivement, cette première lancée fut la bonne, puisqu’elle permit au monde la poussée de civilisation qui est restée jusqu’à nos jours à la racine de notre quotidien. Mais c’est en cours de route que le moteur a dû se gripper. Éblouis par les progrès matériels atteints grâce justement à la discipline initiale de notre esprit, aveuglés ensuite par leur fulgurance, les hommes ont délaissé sans remords, voire même souvent avec ironie, la source d’inspiration de leurs premiers élans. La science, moyen de mesure, a pris la place du sacré. L’efficience a supplanté l’éthique et la jouissance, le savoir-vivre. À telle enseigne que, de nos jours, seules subsistent deux valeurs qui pèsent de tout leur poids sur l’humanité : la curiosité scientifique à laquelle on consacre des fortunes, et l’économie triomphante dont les lois priment celles de la vie elle-même.
Le mal se nourrit à ses propres sources. Plus la production se développe et plus se resserre le nombre des groupes producteurs. Seuls les plus entreprenants en termes de luttes de compétence, sinon de classe, s’imposent et s’élargissent, écartant du même coup les entreprises à échelle plus modeste. La loi barbare de la primitive nature refait surface : les gros poissons dévorent les plus petits. L’individu, dans ces conditions, ne faisant plus le poids, la seule issue pour lui reste de se fondre dans l’un de ces ensembles prédominants. Se faire « cadrer », embaucher par les plus puissants chez lesquels abondent les faux privilèges. L’homme en est réduit à une étiquette, souvent à un numéro.
Cela explique la rage des foules dès lors qu’un grand patron anonyme, pour des raisons toujours « économiques », s’avise de changer le cap de ses activités ou de licencier du personnel. La fureur et le nombre des grèves dans les pays industrialisés n’ont d’égal que le ballottement des autorités, le plus souvent noyautées par des maffieux…
La planète se transforme insensiblement en une gigantesque prison pour la liberté. La liberté profonde prise au sens du respect du spirituel dans l’homme. Sa liberté de conscience, sa liberté de décision.
C’est contre cette imposture, très précisément, que se dessine dès à présent la nécessaire révolte. Que dis-je révolte ? C’est d’une révolution qu’il devrait s’agir. Déjà, comme une eau surchauffée dans sa marmite, pointent ici et là les premières bulles, annonciatrices d’explosion.
D’éminents penseurs, des historiens chevronnés, des écrivains de toutes catégories s’engagent à signaler le danger, poussent les premiers holà !... Un Gallo en France, un Sabato en Argentine, un Soljenitsyne en Russie… Je sais bien qu’ils ne changeront pas les conditions de ce monde du jour au lendemain. Mais leur cri ne peut être étouffé et guidera les bonnes volontés pour le siècle en cours. Des rassemblements du genre de ceux de Porto Alegre, Davos ou Florence en sont les signes avant-coureurs. Ce sont des protestations de cette envergure qui ont déjà mis un frein à l’invasion du nucléaire dans notre vie. Plus catégoriques seront nécessaires les interventions contre les jeux du clonage et de la mondialisation sauvage. La plus coriace restera sans doute l’organisation actuelle de l’économie de marché. Et tant que personne n’aura compris que la surproduction matérielle ressort au plan du cancer, le monde persistera encore dans sa criminelle dérive. Le tout n’est pas de s’enorgueillir d’une infinité de découvertes et parfois d’inventions. Certaines sont mortelles et, par conséquent, contre nature. Il faut savoir discipliner ses envies comme on éduquerait un enfant. Et les châtier au besoin pour éviter, en fin de course, le suicide collectif.
Je sais comme tout un chacun, pour avoir lu l’histoire du développement de l’univers depuis ses origines, que le principe de vie est plus fort que le principe de mort. Et que les forces de l’énergie vitale l’emportent sur celles de l’entropie. C’est pourquoi je soutiens que l’effort du monde doit se diriger dorénavant dans le sens d’une réaction salutaire contre les dégradations.
Certes, et malgré la voracité des matérialistes, un grand pas a été accompli dans les domaines de l’égalité des droits, de la justice humaine, de l’assouplissement des mœurs primitives.
On n’égorge plus, en hurlant de joie, les humains dans les arènes. On ne tyrannise plus sans protestation des peuples abrutisés. Sauf qu’on en opprime encore par la dictature et qu’une seule bombe nucléaire pourrait éliminer en quelques secondes une centaine de milliers d’âmes. Le mal reste donc sous-jacent partout. Mais on admet publiquement la primauté du bien.
À ce stade, nous reste une seule perspective. Droite, honorable, glorieuse : la reprise en totalité de l’enseignement de l’Évangile. Out n’est pas entièrement à recommencer. Mais tout devra être exploré à nouveau. Le Christ incompris, ridiculisé, torturé, continue aujourd’hui encore de subir les mêmes affres.
Le peuple juif de l’époque, à qui des milliards d’hommes ont fait supporter la responsabilité du dénigrement du Christ, est rejoint en ce moment par une grande partie des chrétiens et les adeptes d’autres doctrines qui parsèment le monde. Les uns pour cause de permissivité et de lâcheté, les autres par ignorance et rivalité. Dieu, que le chemin est encore long ! Mais l’objectif est au moins plus clair que jamais.
Il nous faut inviter tous les humains, un à un, à quelque croyance qu’ils appartiennent, à quelque état de servitude qu’ils soient soumis, à une re-lecture de la grande vérité divine : l’universalité de la Bonté exprimée par ce qu’il est convenu d’appeler l’Amour.
Que l’on cesse enfin d’accorder crédit aux vérités relatives, tissées sur mesure. Oui, il n’y a qu’une seule vérité, absolue, définitive, vérifiée après de douloureuses expériences, qui puisse englober le monde.
Elle s’appelle « Parole du Christ ».
Louis INGEA
Membre de MILES
Article paru le mardi 23 décembre 2008
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Pour ma part, ce besoin de méditation se manifeste souvent au plus fort de la tempête, lorsque l’agitation quotidienne, les déplacements, les besoins à satisfaire, les préoccupations à régler transforment nos journées en une course effrénée contre la montre.
Je me sens alors mû par un réflexe sous-jacent de réaction contre l’absurde et je m’impose délibérément cet intervalle de silence qui constitue une tenace revanche de notre intellect contre la bêtise mécanisée qui nous envahit.
Bénie soit cette force surprenante de notre esprit...