Une menace fondamentale pèse sur la démocratie de notre pays : il s’agit
d’une crise de confiance, d’une crise qui frappe la volonté de notre nation et née
du doute croissant que l’on porte sur le sens de nos propres vies…
Jimmy Carter
Cinquantième semaine de 2008.
Évidemment, vu comme ça, un vieux monsieur de 85 ans, surtout quand il est persuadé qu’il peut encore contribuer à changer le monde, ça n’impressionne plus beaucoup – tout prix Nobel et ancien locataire de Maison-Blanche soit-il.
Et puis il y a des constats, des évidences qui finissent par s’imposer : les inestimables accords de Camp David, c’était Jimmy Carter ; le traité Salt II sur la limitation des armements stratégiques négocié avec l’URSS, c’était Jimmy Carter ; le traité du canal de Panama, c’était Jimmy Carter ; le règlement, même embryonnaire, de la crise de l’énergie, c’était Jimmy Carter ; la réorientation, fût-elle judéo-chrétienne, éminemment baptiste en réalité, de la politique étrangère américaine vers beaucoup moins de realpolitik, et l’acceptation, fût-elle archidouloureuse, de l’insensé clivage entre la pratique sur le terrain de ces droits de l’homme tellement si chers au cœur et à l’âme du 39e président américain et les intérêts immédiats ou à moyen terme des États-Unis, c’était aussi, incroyablement, utopiquement (?), Jimmy Carter.
Et puis cette retraite hyperactive, cette après-White House d’une richesse encore inégalée, cette volonté d’oublier le violent échec de la réélection en se consacrant aux maux en tout genre de la planète ; cette détermination missionnaire et sacerdotale à propager, pèlerin entre deux millénaires, la bonne parole universelle : la démocratie et les droits de l’homme, assortis, c’est inévitable, de l’aide au développement humanitaire, c’est encore, éminemment, Jimmy Carter, consacré en 1989 par Time Magazine « meilleur ex-président des États-Unis ».
Et Jimmy Carter vient de terminer une longue visite au Liban pour proposer ce que les Libanais eux-mêmes auraient dû spontanément demander – plus encore : ce pour quoi ils auraient dû supplier, déployer d’infinis efforts, mendier même : la surveillance des prochaines et très printanières législatives.
Par le truchement de la Fondation Carter, fondée en 1982 à Atlanta, l’ancien président américain a mené d’interminables missions d’observation d’élections aux quatre coins de la planète, de l’Indonésie à Haïti, du Nicaragua aux territoires palestiniens. Et ne voilà-t-il pas qu’au Liban, sa proposition engendre la polémique, et un débat s’ouvre sur son opportunité. Même avec le courtois, le très urbain accord de principe, assorti de sourires très polis, des différents responsables libanais, cette prise de haut, ce quasi-dédain, cet affligeant on verra bien insinué par certains et dans lequel résonnent d’encore plus affligeantes autocertitudes : nos mœurs politiques, à nous Libanais, sont aussi évoluées que celles, au hasard, des Suédois ou des Suisses, pourquoi alors nous adresser de telles propositions ? – ce comportement de grenouilles qui veulent devenir aussi grosses que des bœufs et qui pensent avoir réussi reste inouï. Drôlement inouï.
Il est on ne peut plus naturel et légitime que ce soit le Conseil des ministres qui accepte, officiellement, au nom du Liban, la proposition de Jimmy Carter, et qui enclenche le processus institutionnel et administratif en ce sens. Au cours du dîner donné hier au Sérail en l’honneur de l’ancien président américain, Fouad Siniora a été clair, assurant que le gouvernement négociera aujourd’hui cette offre avec reconnaissance et gratitude. À la bonne heure ! Il n’en reste pas moins que le Conseil des ministres se devrait, s’il avait un minimum de bon sens, de solliciter, en sus de la Fondation Carter, les bons et loyaux services de toutes les associations indépendantes, à commencer par les européennes d’entre elles, expertes en matière de surveillance d’élections dans des Républiques à peine sorties des bananeraies, multisclérosées, rongées de l’intérieur par mille et un vices depuis trop longtemps entrés dans les mœurs et les pratiques qu’il faudrait bien plus que de la bonne volonté pour en éradiquer les ravages. À condition, bien sûr, que ces Républiques en question veuillent bien (s’)en sortir – encore et toujours cet incontournable, cet endémique problème des mentalités le plus souvent hermétiques et qu’il est indispensable de changer.
En attendant, de brillants esprits, à l’image du député Nabil Nicolas, qui n’ont, assurent-ils, rien contre la proposition Carter, la balayent pourtant très nonchalamment d’un coup d’amnésie très sélective. Pour ces gens-là, les fraudes ne se multiplient pas au moment même du scrutin, mais bien avant, ne serait-ce, insistent-ils, qu’à cause de cet argent politique que l’on déverse abondamment. Personne n’insultera l’intelligence de ce député du Metn en pensant une seule seconde qu’il ne visait pas, par ses mots, les pétrodollars arabes en général, saoudiens en particulier, que se chargerait de distribuer le Courant du futur en faveur de l’Alliance du 14 Mars. Nabil Nicolas n’a livré aucun scoop : ces dollars en question ne manqueront pas d’encourager des centaines de milliers d’électeurs à se rendre aux bureaux de vote. Sauf que la mémoire décidément très caoutchouc de cet élu lui joue de sales tours : il a visiblement oublié les dizaines de millions de pétrodollars iraniens versés chaque mois au Hezbollah et que la formation de Hassan Nasrallah se fait un plaisir, c’est de bonne guerre, d’en utiliser une partie substantielle lorsqu’arrivent les saisons d’élection.
Bref. Les élections seront démocratiques et propres, et assoiront l’entente entre les Libanais, a promis Jimmy Carter avant de quitter le territoire libanais. Heureusement pour lui et pour son inaltérable optimisme, l’ex-président US ne comprend pas l’arabe.
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