La francophonie fait sans doute partie de l’identité culturelle libanaise, mais sa définition et sa place dans cette culture n’ont pas fini d’être débattues. Sur ce sujet a eu lieu une rencontre publique, samedi matin, au Salon du livre, à l’occasion de la publication des actes d’un colloque tenu à l’Université de Balamand. « Dans quelle mesure la francophonie constitue une identité culturelle complémentaire à l’identité nationale d’un francophone non français ? » était l’intitulé du débat.
Le Liban est bien placé pour témoigner sur le sujet : avec 38 % de la population sachant s’exprimer en français et plus de 60 % des écoliers scolarisés dans des établissements enseignant dans cette langue, la question de l’identité francophone est inévitable. L’existence même du Salon du livre, où se tenait le débat, en est un indice : créé en 1992 et attirant près de 100 000 visiteurs, c’est aujourd’hui le troisième Salon francophone à l’échelle mondiale, après ceux de Paris et de Montréal.
Il n’est pas question, cependant, de parler d’une « identité francophone » immuable : c’est le message qu’a tenu à délivrer Tarek Mitri, aujourd’hui ministre de l’Information, mais présent en tant qu’ancien ministre de la Culture. S’exprimant en français et soulignant à plusieurs reprises son « amour » pour cette langue, il a rappelé que les cultures se succèdent continuellement dans la vie de tous les jours, à plus forte raison dans celle d’un Libanais : « Le matin, j’aime écouter Bob Marley – à ce moment-là, je suis plus jamaïcain que francophone. Je parle français plus tard dans la journée, mais ça ne constitue pas ma seule identité. » Cette mise en garde contre ce qu’il a qualifié d’« essentialisme » francophone prend d’abord son sens à l’échelle internationale. En tant que ministre de la Culture, M. Mitri a représenté le Liban au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), et s’est souvent inquiété de voir celle-ci jouer un rôle plus politique que culturel : « Au nom de quoi voulait-on soutenir les opérations de paix en Afrique ? Je n’ai rien contre cela, mais il faudrait alors parler de “La France et ses amis” plutôt que de l’OIF. »
À l’échelle nationale, il s’agit alors de reconnaître la francophonie comme faisant partie d’un tableau plus large et ne se figeant pas en identité politique ; la suite des interventions a illustré cette diversité de visages que la langue française adopte dans le monde. Misbah el-Samad, professeur de littérature moderne à l’Université libanaise, a pris la parole pour parler de « cette singulière francophonie plurielle », décrivant avec poésie une identité qui se caractérise d’abord par sa diversité. Il a mis en valeur les problèmes posés par ce paradoxe en citant l’écrivain algérien Kateb Yacine, puis en évoquant le « déchirement » auquel sont en proie les personnages des romans francophones libanais.
À sa suite, le journaliste et analyste politique Michel Hajji Georgiou, de L’Orient-Le Jour, a posé la question du choix de la langue française : « Pourquoi de nombreux écrivains qui n’étaient pas francophones ont-ils choisi le français plutôt qu’une autre langue ? » Sans revenir sur sa propre expérience de journaliste d’expression française dans un pays arabe, il a fait référence au philosophe Emil Cioran qui, à l’âge de 38 ans, a abandonné le roumain, sa langue natale, pour poursuivre son œuvre en français. Ainsi décrite à plusieurs voix et à travers les œuvres d’écrivains venus de pays très différents, la francophonie apparaît comme un mouvement plutôt qu’une communauté : « Il faut abandonner l’esprit grégaire », a conclu M. Hajji Georgiou.
George ACHI
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Le Liban est bien placé pour témoigner sur le sujet : avec 38 % de la population sachant s’exprimer en français et plus de 60 % des écoliers scolarisés dans des établissements enseignant dans cette langue, la question de l’identité francophone est inévitable. L’existence même du Salon du livre, où se...