« … il suffisait que l’impossible soit… »
Albert Camus, Caligula
Mais l’impossible ne fut pas.
Tous les paris, les bons comme les mauvais, les stupides comme les audacieux, de la majorité pour voir le Hezbollah accepter d’intégrer sa branche militaire à la troupe ont été – pitoyablement – perdus.
C’est que, d’une certaine façon, la coalition majoritaire issue du 14 Mars s’est systématiquement embrouillée les pinceaux dans ce dossier épineux, échouant à adresser le cœur du problème, se dispersant dans des conjectures hasardeuses et des polémiques insipides qui n’ont fait que rendre l’écheveau encore plus indémêlable qu’il ne l’est. L’arsenal du parti de Dieu n’est en effet que le symptôme encombrant, douloureux, handicapant, dérangeant d’un plus grand mal que la majorité a systématiquement ignoré. Du malaise social et politique d’une tranche assez étendue de la population qui s’est trouvée pendant très longtemps à la fois chassée vers les marges de l’État et placée au cœur même de la confrontation régionale qui se déroule, depuis des décennies, au Liban-Sud.
La population de cette région a offert un réservoir de militants, de victimes, de martyrs, de partisans et de comparses aux pièces montées par l’OLP, le Fateh, les mouvances de gauche, la Syrie, Israël et par nombre de puissances régionales qui se dissimulaient derrière ces acteurs. De longues années durant, l’État libanais, qui se dérobait à ses obligations à l’égard de ses ressortissants sous le prétexte d’une neutralité verbale rarement respectée dans la réalité, a laissé tout un chacun abuser et réabuser de la pauvreté et des malheurs des laissés-pour-compte du Sud (mais aussi du Nord, du Mont-Liban, du Metn, du Kesrouan et d’ailleurs) sans tenter le moindre effort pour essayer de les ramener dans son giron.
La société du Sud, qui demeure profondément rurale en dépit du recul de l’agriculture en tant que telle, s’est donc empressée de réaliser, de son propre chef, son ambition d’entrer sur la scène de l’histoire, lorsqu’elle a compris que le contexte local, régional et international des années 1980 et de l’après-Taëf se prêtait à la concrétisation de ses aspirations. La politique des forces d’occupation syriennes du Liban aidant, cette tranche de la population s’est promptement débarrassée des oripeaux du gauchisme et du nationalisme, pour s’embrigader massivement dans les rangs d’une mouvance islamiste qu’elle a elle-même sécrétée et dont la naissance a été catalysée par la montée de la République islamique en Iran. S’il faut jouer les figurants-victimes, autant que le metteur en scène soit l’un des nôtres.
Si les autres communautés auxquelles les chiites n’ont rien à envier ont abandonné leurs projets unilatéraux respectifs pour se rallier à l’édification de l’État (confessionnel, dévoré par la corruption mais certes réel), c’est qu’elles se sont retrouvées en confrontation directe avec la tutelle du Baas des Assad, perçue par la population du Sud comme étant un allié incommodant mais indispensable.
Ce que la majorité n’a pas compris, c’est qu’il ne suffisait pas de faire miroiter à la communauté chiite la promesse d’un État hypothétique pour obtenir d’elle de concéder facilement ses précieux acquis. Le Hezbollah, lui, a réalisé qu’il suffisait de rappeler à la mémoire de ses partisans « l’époque où (ils) ciraient les chaussures », selon la fine expression de Hassan Nasrallah, ainsi que leurs ressentiments contre l’État et l’arabité, pour obtenir d’eux une mobilisation massive et inexpugnable en faveur de sa politique et un soutien fervent et inaltérable à son droit de porter les armes, pendant les trois dernières années de confrontation interconfessionnelle.
Face au volontarisme et à la ténacité du parti de Dieu, menacé dans l’un des fondements de sa puissance par le départ des troupes syriennes, la majorité s’est agitée sur tous les fronts, sauf sur le bon. Elle a commencé par flirter avec le Hezbollah, pendant les quelques mois de la funeste alliance quadripartite, interdisant à ses composantes de lancer la moindre critique au parti. Certains courants de l’aujourd’hui agonisante Gauche démocratique avaient tenté de briser ce silence et de lancer une réflexion autour de l’armada hezbollahie, en vain. L’alliance du 14 Mars a ensuite essayé d’isoler le parti, puis de miser sur les pressions étrangères pour obtenir de lui qu’il rende les armes, lors de la guerre de juillet. Mille deux cents morts plus tard, la majorité a pris conscience du fait que le Hezbollah n’est pas l’OLP mais une excroissance sociale et communautaire purement libanaise qu’aucune force étrangère ne pourrait vaincre sur son propre terrain. À guérir le mal par le mal, le 14 Mars a fini par tenter d’intimider le parti en dressant contre lui le géant communautaire sunnite, avec les résultats désastreux que l’on sait aujourd’hui.
La majorité n’ayant ni pu ni voulu fournir au public du Hezbollah une réponse étatique tangible à ses craintes et aspirations, elle ne peut actuellement, au lendemain de la razzia du 7 mai, que coexister avec le bras armé du Hezbollah, pour ne pas mener le pays vers un plus grand désastre. C’est cette période de cohabitation qu’a ouverte la rencontre entre Saad Hariri et Hassan Nasrallah, huit jours avant la seconde séance du dialogue de Baabda.
Le 14 Mars devrait même profiter de ce dialogue national pour formaliser son mariage de raison avec le parti de Dieu, en acceptant l’élaboration d’un mécanisme de coordination et de complémentarité entre la branche militaire du Hezbollah et la troupe régulière. Ni les discours selon lesquels il ne peut y avoir d’élections à l’ombre des armes ni le tapage frivole autour de certaines rumeurs pseudosécuritaires ne pourraient permettre au 14 Mars de rattraper son incurie dans ce dossier.
Il ne reste plus à ceux qui rêvent d’un État qui détienne le monopole des armes, comme il se doit, que de se réconforter par la certitude que la chose politique et sociale n’admet jamais trop longtemps les rigidités divines, et que le changement reste sa seule condition, même si, pour se concrétiser, il lui faut parfois une bonne quinzaine d’années.
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