Il faudrait avoir l’audace et le souffle d’un Jacques Prévert pour égrener la liste des carnages et persécutions subis par les différentes collectivités religieuses, politiques ou culturelles du Proche-Orient au cours du dernier siècle.
L’inventaire est quasiment inépuisable. Depuis le massacre des Arméniens et autres syriaques par les Ottomans, tous les groupes ou presque ont été passés au fil de l’épée : les Kurdes, les juifs arabes, les diverses communautés chrétiennes, les chiites, les zaïdis, les bahaïs, etc. Et si même les sunnites, pourtant majoritaires, ont eu leur lot d’hécatombes dans les contrées plus ou moins voisines, c’est dire que la persécution ne vise pas à titre exclusif les collectivités dont les effectifs sont inférieurs à ceux des autres, celles que l’on désigne conventionnellement par le terme générique inexact de minorités.
Ce qui importe, ce n’est ni l’identité de la collectivité victime, ni celle du groupe agresseur (régime, armée ou parti), ni le nombre de tués, de mutilés, d’estropiés, de déplacés et de spoliés. L’essentiel demeure l’acte de persécution en lui-même en tant que crime prémédité et essentiellement social, motivé par des facteurs que l’on pourrait qualifier, loin de tout cynisme, d’objectifs. En tant que tentative délibérée d’annihiler la pluralité par la force brutale, que manifestation de violence effrénée qu’aucune mesure policière ne peut endiguer tant que les assaillants n’ont pas atteint leur fin qui consiste moins à supprimer physiquement les adeptes de la collectivité indésirable qu’à faire régner durablement la terreur dans leurs rangs pour mieux les dominer.
Le déploiement massif des forces de l’ordre irakiennes à Mossoul, décrété par le gouvernement Maliki, n’a en effet pas réussi à couper court aux exactions commises par les peshmergas contre les habitants chrétiens de la ville. Quelles que soient les motivations politiques qui ont poussé les milices kurdes à s’en prendre aux chrétiens pour imposer leur hégémonie sur le Mossoul pétrolier au moment où les parties irakiennes se disputent le découpage des circonscriptions électorales de la ville (voilà un conflit familier au public libanais), il reste que le terrain irakien a été rendu propice à ce genre d’agissements par les deux forces qui se sont livré une bataille sans merci entre le Tigre et l’Euphrate, la dictature et l’occupation.
L’humiliation…
L’exercice systématique de la violence auquel se livrent l’envahisseur et le régime autocratique, ne serait-ce que par le simple fait de leur insupportable existence, banalise la brutalité au niveau national, en la généralisant, en brisant les garde-fous naturels qui devaient la contenir, en imposant des valeurs étrangères à la société qui se trouve forcée d’abandonner les siennes. Les victimes de la répression pratiquée par le dictateur ou par l’occupant sont avant tout atteintes par l’humiliation que leur infligent leur chosification, leur assujettissement par la force.
L’humiliation édicte aux victimes une forme de complaisance dans leur état de victimes, tout en leur fournissant une excuse pour recourir à tous les moyens, y compris et même surtout la violence, pour s’en sortir. Il est, semble-t-il, un mécanisme de réaction sociétale perverse qui pousse la victime à vouloir anéantir le tyran ou l’occupant, non pas (seulement) pour mettre un terme à ses procédés, mais surtout pour se les approprier. Qui incite les opprimés à aspirer à devenir oppresseurs.
Pratiquement, toutes les collectivités victimes de répressions se sont plues à jouer aux petits grands dictateurs. Que ce soit – toute proportion gardée – les juifs en Israël, les Palestiniens au Liban, le Hamas à Gaza, les Kurdes et les chiites en Irak, ou – pour remonter le cours de l’histoire – les roturiers dans la France révolutionnaire ou de la Russie bolchevique, et – pour réintégrer le présent – quelques forces locales que l’on se garderait de nommer par les temps de réconciliations qui courent.
Dans cette région obscure du monde à laquelle le Liban est condamné d’appartenir, les dictatures et les occupations se donnent le relais depuis plus d’un siècle. Les unes servant de prétexte à la montée des autres. Le constat qui ressort de la boucherie encore toute fraîche de Mossoul est que le tsunami de l’homogénéisation forcée des sociétés proche-orientales continue de gagner drastiquement du terrain. Que l’autocomplaisance des opprimés dans leur victimisation en est aussi responsable que les occupations despotiques ou les autocraties envahissantes. Que les victimes doivent savoir poser leurs armes et se dissoudre dans les rangs de la population ordinaire, lorsque leur oppresseur n’est plus. Que la meilleure revanche contre le tortionnaire est la préservation de cette même pluralité contre laquelle il s’acharnait, la réhabilitation des principes démocratiques qu’il cherchait à anéantir.
La leçon vaut pour d’aucuns déshérités d’ici ou d’ailleurs.
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L’inventaire est quasiment inépuisable. Depuis le massacre des Arméniens et autres syriaques par les Ottomans, tous les groupes ou presque ont été passés au fil de l’épée : les Kurdes, les juifs arabes, les diverses communautés chrétiennes, les chiites, les zaïdis, les bahaïs, etc. Et si même les sunnites, pourtant majoritaires, ont eu leur lot d’hécatombes dans les contrées plus ou moins voisines, c’est dire que la persécution ne vise pas à titre exclusif les collectivités dont les effectifs sont inférieurs à ceux des autres, celles que l’on désigne...