Tout comme le vote populaire est supposé s’accomplir dans l’intimité d’un isoloir pour rester libre, un citoyen doit être, par définition, anonyme. C’est-à-dire affranchi de tout lien identitaire contraignant, imposé ou supposé.
Classifier d’office un individu, le condamner par la force d’une présomption irréfutable édictée par son nom, prénom ou numéro de registre civil, à être affilié à une collectivité politico-religieuse donnée, équivaut à le priver de son libre arbitre, à le démunir de sa liberté de choix et d’opinion. À le réduire au niveau d’une chose politique empaquetée dans un inviolable déterminisme, d’un sujet inapte à une action autonome. À le déposséder de toute marge d’action, de toute faculté de réflexion politique et à l’assujettir, a fortiori, au diktat de la communauté auquel il devrait, normalement, appartenir.
Cette attitude se durcit inévitablement en période de crise, de confrontation entre les différentes collectivités qui, tout en aspirant à la généralisation de leurs choix politiques au niveau national, ne peuvent que se refermer machinalement sur elles-mêmes. Au moment où un groupement donné a le plus besoin de s’ouvrir aux adeptes de la partie adverse, de les désenclaver, de diluer leurs liens identitaires afin de tenter de les convaincre de la justesse de sa cause, de les rallier à son projet, les communautés actionnent systématiquement un mécanisme social instinctif qui referme les portes de leurs territoires. Et qui ostracise tout étranger ne répondant pas à la norme collective à moins qu’il ne réussisse, par un excès de zèle miraculeux, à s’infiltrer derrière les murailles de la collectivité qui ne devrait pas être la sienne. Il est alors momentanément toléré, exposé comme une curiosité, agité comme un étendard tout en étant surveillé de part et d’autre, comme un pestiféré latent.
Le siège imposé aux différentes collectivités par leurs adversaires respectifs, ainsi que par leurs propres structures, rend de facto impossible le triomphe total de l’une des lignes concurrentes. Cela, dans la plupart des cas, demeure salutaire, car permettant de préserver la pluralité et d’éviter une homogénéisation forcée du pays. Il reste que l’impossibilité de la victoire avérée peut être parfois désolante, lorsque le projet véhiculé par un camp est louable en lui-même, porteur de progrès et d’avancement, prometteur de citoyenneté moderne.
Émanciper de la contrainte communautaire un projet de changement suppose une victoire avant la bataille, une modernisation avant la réforme, une insurrection de ses partisans contre eux-mêmes, avant leur mobilisation contre le système honni. Bref, une laïcisation véridique des acteurs politiques qui prétendent au progrès, le respect de l’individualité, de l’anonymat de leurs fidèles et de leurs adversaires.
Certes, la sécularisation d’un système confessionnel encombrant et abusif suppose avant tout l’existence de ce système, le respect minutieux et intransigeant de ses règles, aussi ringardes ou injustes soient-elles. Prétendre moderniser un système inappliqué n’est qu’une bataille donquichottesque, combattue à force de coups d’épée dans l’eau. Certes, la laïcité ne peut être imposée et doit constituer l’aboutissement d’un long, d’un très long processus d’accumulation. À moins de vouloir un sécularisme artificiel, autocratique, écrasant, façon Michel Aflak, Antoun Saadé, Hafez/Bachar el-Assad ou Saddam Hussein.
Ces obstacles ne sauraient toutefois servir de prétextes – lorsqu’on prétend à l’édification d’un État digne de ce nom – au laxisme d’un 14 Mars face aux maux confessionnels. À l’absence de volonté sincère, même verbale, de conjuguer indépendance et laïcité au sein des vecteurs du projet souverainiste, qui se sont barricadés derrière leurs paravents confessionnels depuis l’été 2005. Dans les rangs d’une majorité ayant sorti tardivement de sa besace l’éphémère slogan de l’État civil pour masquer ses violations régulières du droit à l’anonymat citoyen, violations qui l’ont rendue vulnérable à la calamité d’un 7 mai.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Tout comme le vote populaire est supposé s’accomplir dans l’intimité d’un isoloir pour rester libre, un citoyen doit être, par définition, anonyme. C’est-à-dire affranchi de tout lien identitaire contraignant, imposé ou supposé.
Classifier d’office un individu, le condamner par la force d’une présomption irréfutable édictée par son nom, prénom ou numéro de registre civil, à être affilié à une collectivité politico-religieuse donnée, équivaut à le priver de son libre arbitre, à le démunir de sa liberté de choix et d’opinion. À le réduire au niveau d’une chose politique empaquetée dans un inviolable déterminisme, d’un sujet inapte à une action autonome. À le déposséder de toute marge d’action, de toute faculté de réflexion politique et à l’assujettir, a fortiori, au diktat de la...