Une question chronique qui attend toujours qu’on y réponde : comment abolir l’armement hors légalité ? Cet arsenal dont Israël tire prétexte à tout moment pour attaquer de nouveau le Liban. Autrement dit, et en raccourci, comment édifier de fait un État normal, maître effectif de tout le territoire, y appliquant la loi à tous les résidents, doté de l’exclusivité en matière de violence légale, donc en matière de détention d’armes.
Les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets. Le mal et le malheur de ce pays ont pris corps, il y a quelque quarante ans, lorsque les camps de réfugiés palestiniens se sont transformés en bases armées, sans que l’autorité libanaise, politiquement contrée de l’intérieur comme de l’extérieur, puisse y remédier. D’où un premier embryon d’État dans l’État dit Fatehland, dans le Arkoub. D’où, aussi, deux invasions israéliennes d’envergure, en 1978 et en 1982, la deuxième atteignant Beyrouth.
Voulant éviter le pire, le Liban officiel avait accepté de signer avec l’OLP, en 1969, la convention du Caire, document qui bridait la souveraineté de l’État, et que les Palestiniens n’ont même pas respecté. Tandis qu’Israël déclarait de son côté que ce pacte, transgressant la convention d’armistice de 1949 en autorisant les fedayin à mener des attaques à partir du territoire libanais, le déliait de ses engagements.
La contagion était inévitable : les milices de toute sorte, maîtresses d’autant de mini-États, ont proliféré partout, se battant entre elles dans une interminable succession de guerres et paralysant les pouvoirs publics qui ne pouvaient prendre aucune décision si elle était rejetée par l’une ou par l’autre de ces formations armées. Devenues si puissantes sur le terrain que lorsque la Syrie, se posant en arbitre, a établi un plan d’arrangement, elle en a demandé la concrétisation non pas à l’État mais aux principales milices, qui ont alors signé, à Damas, un traité connu sous le nom d’accord tripartite.
Sous la tutelle syrienne, qui a pratiquement duré trente ans, l’État n’avait plus qu’un rôle de figurant. Damas décidait de tout, même des affaires judiciaires, en veillant à contrer toute tentative libanaise d’autonomie, aussi timide fût-elle, en particulier sur le plan sécuritaire, pour que le Liban continue à avoir besoin de ses troupes.
Prétextes
La présence de ces troupes était justifiée par le maintien d’un armement massif dans les camps palestiniens, dans les bases extérieures d’organisations palestiniennes d’obédience syrienne, comme auprès de milices déclarées, ou à peine clandestines. Un arsenal qui a donc subsisté après le départ des Syriens.
Sur le terrain, quand l’étau des fedayin a été brisé en 1982, du reste avec le concours diligent de Damas, le Hezbollah a de suite pris le relais, avec un considérable apport en armes, en équipement et en entraînement de l’Iran et de la Syrie, tous deux soucieux d’utiliser le Liban-Sud comme carte de pression sur Israël, sans avoir à l’affronter en face.
Le fait est que le Hezbollah, exploitant l’avantage de mener des opérations de guérilla qu’une armée ne peut s’autoriser, est parvenu à constituer, face à l’ennemi, une force bien plus efficace que les réguliers libanais. On doit en tenir compte. Dès lors, à la question initiale, il faut en rajouter une autre : comment mettre à profit ce potentiel du Hezb sans qu’il reste illégal ? Et sans qu’il piétine les plates-bandes de l’État en lui extorquant la décision de guerre et de paix.
Un ancien responsable sécuritaire répond qu’il faut une stratégie de défense placée sous la seule autorité des pouvoirs publics pour ne pas retomber dans les fautes anciennes comme la convention du Caire. Et pour qu’Israël n’ait pas de mobile pour récuser la 1701 comme il l’avait fait pour la convention d’armistice de 1949. Cette condition première pour la légalisation de l’armement du Hezb, le parti y souscrira-t-il ? On devrait le savoir à travers les échanges de la table ronde qui s’ouvre à Baabda le 16.
Certains proposent que l’on élude le problème et qu’on se contente d’attendre la conclusion d’une paix avec Israël. Après quoi l’armement hors légalité n’aurait plus lieu d’être et tomberait de lui-même. Mais une pareille issue, en tout cas incertaine, peut prendre des dizaines d’années. Et pendant ce temps-là, il n’y aurait toujours pas d’État de droit ni, par voie de conséquence, de stabilité au Liban.
D’autres, poursuit l’ancien cadre cité, estiment qu’on peut attendre un dégagement sur le front du nucléaire iranien. Après quoi, Téhéran cesserait de fournir des armes au Hezb. Ce qui le pousserait à se transformer en parti politique civil, comme les autres. C’est à voir, et, en tout cas, des armes, des missiles, il en a déjà en trop.
Reste une possibilité, conclut l’analyste : que le Hezb et ses alliés remportent les législatives et décrochent le pouvoir. Après quoi, son armement serait confondu avec celui de l’État. Perspective douteuse et peu réjouissante car il faut savoir qui, en définitive, absorbe qui.
Et qui, également, va jamais pouvoir régler le dossier. Serait-ce la Syrie, après récupération du Golan, ou après un come-back au Liban ? Serait-ce l’Iran, après gain de cause sur le nucléaire ? Ou serait-ce le Liban après une entente sur la stratégie de défense ?
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Les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets. Le mal et le malheur de ce pays ont pris corps, il y a quelque quarante ans, lorsque les camps de réfugiés palestiniens se sont transformés en bases armées, sans que l’autorité libanaise, politiquement contrée de l’intérieur comme de l’extérieur, puisse y remédier. D’où un premier embryon d’État dans l’État...