David C. Corm est un architecte plein de bon sens. Il sait qu’il ne faut pas bâtir sur le sable, mais sur le roc. À la différence de la majorité des Libanais, il est assez clairvoyant pour reconnaître que le roc sur lequel il faut bâtir le Liban est celui de la neutralité.
Je reprends ici le titre de son article, paru dans le supplément de L’Orient-Le Jour?: «?Réinventer le Liban?» (page 119)?: «?Neutralité = paix + prospérité + pérennité?». Insistant, pour commencer, sur la paix, il donne l’exemple de la Suisse et de l’Autriche. Il propose pour le Liban «?un statut de neutralité?» comme celui de ces deux pays. Cela nous permettra, explique-t-il, de devenir «?un pays ami de tous, ouvert sur le monde, un petit paradis sur la Méditerranée. La Suisse neutre n’a fait que prospérer en étant épargnée par deux guerres mondiales, alors que ses voisins allemands, français et italiens s’entre-tuaient à ses frontières?».
Je connais bien des Libanais qui pensent que la neutralité est impossible chez nous. Nos voisins ne nous laissent pas tranquilles, disent-ils, et nous ne pouvons pas rester neutres par rapport à Israël. Cela est bien vrai?; je ne chercherai pas à minimiser les forces étrangères qui s’immiscent dans nos affaires ni à défendre le projet sioniste. Mais il est facile de blâmer les autres et de se blanchir soi-même. Nous oublions que l’homme est à lui-même son plus grand ennemi, pas par malice, mais par inconscience. «?Je fais le mal que je ne veux pas faire, s’écriait le saint, et je ne fais pas le bien que je veux faire?!?» Le vouloir et le pouvoir ne coïncident pas toujours.
L’Oriental que nous sommes est fataliste. Il se sent incapable de contrôler les autres, tout comme il est incapable de se contrôler lui-même. L’individu est écrasé par le groupe, et le groupe est écrasé à son tour par les forces occultes qui le travaillent. C’est ce qui fait que la liberté ne s’exprime chez nous que sous la forme de la révolte. Or rien n’est plus aléatoire que la révolte contre les dieux. Que peut le bon sens d’un architecte contre les forces occultes qui sèment la pagaille dans le monde??
Un architecte tend à ignorer ces forces supra ou infrahumaines. Son métier est trop terre-à-terre pour que les passions idéologiques y interviennent. Il se sent donc maître de son projet et confiant dans son savoir. Les politiciens ne peuvent que lui envier sa maîtrise des choses. La pierre, le sable, le ciment et l’acier se laissent manier plus aisément que les hommes. Mais ce n’est pas tout. L’homme lui-même se laisse manier par ce qui se passe à son insu dans son propre cerveau. C’est ce qui fait que la maîtresse apparente du logis n’est le plus souvent qu’une petite esclave qui obéit aveuglément aux pulsions qu’elle reçoit.
En dépit de tout cela, les Américains parlent de «?nation building?», comme si une nation se faisait comme on construit un immeuble. Il y a sans doute beaucoup de naïveté dans cette façon de voir les choses?; mais ne sous-estimons pas l’intelligence humaine. Elle est capable, quand les circonstances lui sont favorables, de devenir la vraie maîtresse du logis et d’opérer des merveilles.
Revenons au cas de la Suisse. Ce pays a mis du temps avant de se résoudre à rendre un culte au dieu du bon sens. Nous en sommes encore au Liban au stade où en était la Suisse au XVIe et au XVIIe siècle. Rien ne nous empêche de suivre aujourd’hui son exemple. Il suffit de nous libérer de nos démons qui sont «?légions?» au dire des passages de l’Écriture qui parlent du Liban. Une bonne retraite se chargera aisément de cet exorcisme.
Il nous sera alors possible de revenir au pacte national de 1943 dont on a dit fort justement qu’il consiste en deux négations. Il est vrai que deux négations ne font pas une nation. Mais elles sont, en ce qui concerne le Liban, la pierre angulaire sans laquelle il n’y a pas de nation. Or il se trouve que la double négation correspond exactement à une consigne de neutralité. Béchara el-Khoury a défini cette double négation en parlant de deux «?doctrines?» (donc deux idéologies), l’une «?visant à dissoudre le Liban dans un corps plus grand que lui?» (la Syrie, par exemple), l’autre «?cherchant à le préserver tel quel avec l’aide de puissances étrangères?» (la France, par exemple). Conformément au pacte national, les tenants de ces deux doctrines opposées y ont renoncé «?d’un commun accord?» pour adopter une doctrine unique, celle qui vise à «?la convivialité entre toutes les communautés du pays, donc à la création d’un État et à la fondation d’une nation?» (déclaration citée dans le Manifeste de 1999, 2?: L’expérience du pacte national).
Je suppose que Béchara el-Khoury a fait cette déclaration après avoir essuyé la critique de Georges Naccache. En effet, cette fois-ci il prend soin de faire suivre la double négation par une affirmation, ce qui rend le pacte parfaitement logique.
La grande faiblesse du pacte de 1943 est qu’il est resté oral et qu’il n’a pas pris la forme d’un préambule à la Constitution dans lequel la neutralité aurait été établie comme la pierre angulaire du projet national. Rien ne nous empêche de faire aujourd’hui ce qui n’a pas été fait il y a 65 ans. Que la République observe une stricte neutralité par rapport à toutes les questions idéologiques qui nous divisent et qu’il n’y a pas moyen de surmonter. Neutraliser la République dans sa politique extérieure comme dans sa politique intérieure revient à réduire son champ de compétence aux services dont nous avons tous besoin?: assurer les conditions nécessaires pour une existence paisible et prospère dans un pays doté de l’infrastructure qui est devenue nécessaire dans le monde moderne. Une République idéologiquement neutre est tout aussi nécessaire qu’une République religieusement neutre. Sans cette double neutralité, l’édifice libanais reposera sur le sable dont parle la parabole?: «?La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont rués sur cette maison, et elle s’est écroulée. Et grande a été sa ruine?!
«?Nous sommes, nous, de la race des dieux. Comme eux, nous sommes trop grands pour nous laisser guider par le simple bon sens. Notre vocation est d’incarner les grands principes et de défendre les choses sacro-saintes. Nous ne pouvons pas compromettre nos principes célestes pour de simples nourritures terrestres.?»
Toute idéologie est une forme d’idolâtrie, dans laquelle l’homme rend un culte à ses propres inventions, tout en croyant qu’elles sont d’origine divine.
Joseph CODSI
Universitaire
Article paru le vendredi 5 septembre 2008
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Je reprends ici le titre de son article, paru dans le supplément de L’Orient-Le Jour?: «?Réinventer le Liban?» (page 119)?: «?Neutralité = paix + prospérité + pérennité?». Insistant, pour commencer, sur la paix, il donne l’exemple de la Suisse et de l’Autriche. Il propose pour le Liban «?un statut de neutralité?» comme celui de ces deux pays. Cela nous permettra, explique-t-il, de devenir «?un pays ami de tous, ouvert sur le monde, un petit paradis sur la Méditerranée. La Suisse neutre n’a fait que prospérer en étant épargnée par...