Le député général, entendre national, Michel Aoun, a donc visité en grande pompe le Sud frontalier chrétien, Bint-Jbeil, Maroun el-Ras. Avec escale finale émue, après 33 ans d’absence, à la cité de ses origines, Jezzine. Où le président Amine Gemayel doit lui succéder dimanche prochain, également avec accueil populaire senti, sans toutefois bénéficier, comme le leader du CPL, du tapis rouge déroulé par le Hezbollah, qui a poussé l’obligeance jusqu’à mettre son service de sécurité à la disposition du visiteur. Et même à organiser le programme de la tournée, voire à commanditer les fanfares, dont les trompettes annoncent tout une tournée de Aoun dans les différentes régions du pays, notamment les localités reculées du Akkar et de la Békaa, Deir el-Ahmar en tête. Ces destinations exotiques sont une confirmation, par le biais de l’alliance électorale qu’elles symbolisent, de son pacte indéfectible avec le parti de Dieu. En fait, comme le relève un cadre plutôt amusé de la majorité, le général lance une campagne électorale tout à fait à l’américaine, avec force déplacements et flonflons. Mais aussi avec accompagnement marqué d’un allié qui, pour sa part, défend les couleurs flamboyantes de l’axe syro-iranien.
C’est que les prosyriens et leurs alliés sont pressés. Ils cherchent ainsi à faire passer la 1960 telle quelle, et sinon amputée du moins dissociée des réformes Boutros. C’est-à-dire qu’à leur sens, on doit voter le découpage des circonscriptions à part, et d’abord, pour continuer à discuter ensuite des réformes et les caser soit dans un texte séparé, soit comme codicille au code de base déjà adopté. Le plus rapidement possible, espèrent-ils, car la question est inscrite à l’ordre du jour de la séance parlementaire d’aujourd’hui. Ils font valoir, argument du reste pertinent et fondé, que l’expérience montre que lorsqu’on tarde trop, on reste sans nouvelle loi. Ajoutant que le ministère de l’Intérieur a besoin de savoir sur quel pied danser et d’avoir assez de temps pour bien préparer le scrutin.
Le mobile invoqué ? La majorité voudrait faire traîner les choses en longueur afin de saboter, au besoin, les élections dans le cas où les développements régionaux ne lui seraient pas favorables. Ou, inversement, dans l’espoir qu’ils le soient, ce qui lui permettrait d’imposer un code électoral à sa convenance.
Bloc
La majorité riposte qu’on ne peut fracturer la loi, qui doit être instaurée d’un coup, en bloc, découpage et réformes ensemble, en même temps. Les cadres du 14 Mars rappellent qu’un accord a déjà été conclu à Doha sur les circonscriptions, mais soulignent que, par contre, les réformes sont toujours sous étude au sein de la commission parlementaire de l’Administration et de la Justice que dirige Robert Ghanem.
Cette instance a bien progressé dans ses travaux et en aura probablement terminé dans une quinzaine de jours. Les loyalistes ne voient dès lors pas pourquoi on devrait bâcler la tâche et voter dès à présent un texte incomplet. Ils invitent donc le président de la Chambre à retirer la proposition de loi prématurée de l’ordre du jour de la séance de ce mardi. En relevant, détail d’importance, que c’est à l’unanimité de ses membres, opposants et loyalistes confondus, que la commission de l’Administration et de la Justice a décidé d’expédier en bloc découpage et réformes. Et que c’est ensemble qu’ils ont relancé le président Berry pour le prier de reporter le débat. À ce propos, des loyalistes soutiennent que le chef du Législatif a agi sans consulter le bureau de la Chambre comme le veulent les usages.
Sur le terrain même, et à quelques rares exceptions près, il ne devrait y avoir de bataille électorale qu’en pays chrétien. Là, les clivages, toujours très marqués, présagent de sévères affrontements. Pour le moment, les tractations en vue de la formation des listes n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements.
Des deux côtés de la barrière, on regarde un peu du côté du néocentre présidentiel, en raison de l’influence certaine du chef de l’État dans des régions sensibles déterminées, comme Jbeil et Baabda. Mais, selon ses visiteurs, le président ne veut pas s’impliquer dans des zizanies politiciennes et électoralistes. En rassembleur-pacificateur-stabilisateur, il souhaiterait voir se former des listes de coalition dans le plus grand nombre possible de régions.
En tout cas, beaucoup d’amateurs d’anagrammes prédisent au président un rôle majeur d’arbitre, via son bloc parlementaire, formé de ralliés venant du 14 comme du 8 Mars et d’indépendants qui redoutent qu’à travers ou après les élections, le conflit des axes ne tourne au choc armé dans ce pays politiquement précaire.
Philippe ABI-AKL
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