La campagne des législatives est pratiquement lancée. Les partis, les chefs de bloc, les candidats à la députation ne voient la répartition des portefeuilles ministériels que sous l’angle des avantages qu’ils peuvent leur apporter en termes d’électeurs. C’est pourquoi on s’arrache surtout les ministères de services, directement exploitables en termes de promotion électorale. Mais tout est bon à prendre, car n’importe quel poste peut être rentabilisé en voix, si l’on sait y faire.
Folklore traditionnel oblige : le cadeau le plus facile à faire aux électeurs, c’est encore l’asphaltage des routes ou des rues. Des candidats argentés en financent volontiers bon nombre. Mais tant qu’à y faire, si on peut laisser l’État débourser à sa place, pourquoi pas. D’où le fait qu’on se précipite au portillon des Travaux publics, classé donc numéro un sur la liste des préférences ministérielles.
Et suivi, dans le désordre, par la Santé, qui permet des gratifications en soins ou en médicaments. Par les Télécoms, non pour surveiller le Hezb, mais pour accorder ou raccorder des lignes téléphoniques. Par l’Énergie et l’Eau, pour la consommation de courant électrique, pour des facilités de quittances et pour l’adduction du précieux liquide. Par l’Intérieur, qui met son titulaire en jonction directe avec le scrutin et avec les clés électorales, tout en offrant la possibilité de certaines complaisances à caractère judiciaire. De même, d’ailleurs, pour la Justice, compte non tenu de l’élément tribunal international. Par les Finances, pour des arrangements côté fisc au profit d’entreprises ou de particuliers influents. Par le Travail, pour l’embauche étrangère facilitée. Et par l’Éducation, pour le recrutement et pour les permutations.
Cette course au mât de cocagne montre que si l’on veut vraiment des élections libres et propres, il faudrait en confier l’organisation à un cabinet politiquement neutre, formé de non-candidats compétents.
Aoun, Geagea, Murr
D’autant que la compétition initie déjà de solides sous-controverses. Comme la dispute sur le point de savoir à qui revient le mérite d’avoir fait adopter le caza. Le général Aoun, prenant les devants médiatiques, affirme que la palme lui revient. En n’hésitant pas à faire afficher des calicots chantant ses louanges à ce propos tout le long de la route Jbeil-Beyrouth. Des slogans comme Aoun restitue la participation à la patrie. Ou encore Aoun rend le droit à ses propriétaires. Au cours du dîner annuel du CPL, il a affirmé qu’à Doha, « nous avons redonné aux chrétiens le droit d’exprimer par leurs propres voix leur volonté quant au choix de leurs représentants. Nous avons libéré à cet effet 8 circonscriptions électorales. Si vous poursuivez la mission entamée en 2005, en faisant élire des cadres du style politique que nous incarnons, les chrétiens se retrouveraient au cœur même du pouvoir. Et lui redonneraient son équilibre. Tout en récupérant complètement le restant de leurs droits ».
Le leader des FL, le Dr Samir Geagea, a été prompt à la riposte. « Nous aimerions, a-t-il lancé, que certains ne se vantent pas auprès des gens de réalisations déterminées. Les avancées sont le fruit de la révolution du Cèdre. Ce que nous voulions, et voulons toujours, c’est la liberté d’action politique, à l’ombre de la Constitution. Cela suffit pour rendre leurs droits aux chrétiens aussi bien, du reste, qu’aux musulmans. » Ajoutant que pour sa part, il aurait « honte de déclarer aux gens avoir fait quelque chose pour eux. Car il y va pour moi d’un devoir absolu. Le général Aoun considérait que seul son avènement à la présidence de la République redonnerait leurs droits aux chrétiens. En ce qui concerne la loi électorale et le découpage des circonscriptions, nous y travaillions tous les jours avec nos partenaires et avec les autres parties. En œuvrant pour le caza et pour la configuration propre à Beyrouth. Nous allons poursuivre nos efforts en faveur du droit de vote des Libanais qui se trouvent à l’étranger ».
Parallèlement, l’ancien vice-président du Conseil, Michel Murr, relevait, en réponse à Aoun, que « la conférence de Doha n’était pas consacrée au rétablissement des droits des chrétiens. Je ne veux pas les tromper en leur disant que nous avons obtenu pour eux, à Doha, quelque chose d’important. Quant au caza, je milite en sa faveur depuis 2005. Les commissions parlementaires en étaient saisies. L’essentiel de ce qui a été accompli à Doha, c’est un accord entre tous les Libanais pour redonner son autorité à l’État et réactiver les institutions, à travers l’élection d’un président de la République et la mise en place d’un cabinet d’union nationale. À ceux qui parlent d’acquis pour les chrétiens à Doha, je demande : “quels sont-ils donc au juste”, ”en quoi consistent-ils ?” ; la conférence, je le répète, n’était pas consacrée à ce dossier. D’autant que le litige débattu n’était pas d’ordre confessionnel, mais focalisé sur les points du pacte du Phoenicia. À savoir la présidentielle, le cabinet et une loi électorale acceptée de tous ».
Réserves
En fait, même un pilier opposant comme le président Omar Karamé tient à préciser que la 1960 promue à Doha, loin d’être idéale, constitue en réalité un grave affaissement politique. Car, observe-t-il, elle découpe le pays en régions communautaires et confessionnelles pures. Ce qui permet d’annoncer dès à présent les résultats des élections dans la plupart des zones. Ajoutant qu’il y a dès lors un risque accentué d’escalade du langage fanatisé, à l’ombre de tensions confessionnelles accrues pendant la campagne électorale.
De plus, selon les spécialistes, ce ne serait pas le caza mais l’uninominale ou la proportionnelle qui redonnerait vraiment une bonne, une saine, une authentique représentation aux chrétiens. Sans que nombre de leurs députés restent dépendants de leaderships différents, sunnites, chiites ou druzes. Comme par exemple à Baalbeck-Hermel où le député maronite et le député grec-catholique sont tributaires de l’électorat chiite. Tandis que, autre exemple, le député grec-orthodoxe de Marjeyoun-Hasbaya passe avec les voix druzes, et pas autrement. On pourrait, à ce propos, transposer le siège maronite de cette région à Bécharré, ou le siège maronite de Tripoli au Batroun. De même, dans certaines de leurs régions mêmes, comme à Beyrouth, à Jbeil, à Jezzine ou à Baabda, les chrétiens sont soumis à l’agrément de minorités électorales en mesure de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.
En fait, pour être précis, Doha n’a rien apporté de nouveau pour ce qui est de la loi électorale. En pleine crise antérieure, la majorité et l’opposition s’étaient déjà entendues sur ce point. Le mérite est entièrement partagé : le caza n’aurait pas été retenu ni la carte Beyrouth adoptée, si le Courant du futur, Amal et le Hezbollah n’y avaient pas pareillement souscrit.
Pour ce qui est des droits des chrétiens, leur rétablissement passe moins par le découpage des circonscriptions que par l’élection du général Michel Sleiman à la tête de l’État. Car il est évidemment essentiel, indispensable que, pour commencer, la première fonction maronite ne reste ni vacante ni marginalisée. Or, on ne doit pas l’oublier, la responsabilité du vide prolongé à ce niveau reste imputable au trio Aoun-Berry-Nasrallah.
Émile KHOURY
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Folklore traditionnel oblige : le cadeau le plus facile à faire aux électeurs, c’est encore l’asphaltage des routes ou des rues. Des candidats argentés en financent volontiers bon nombre. Mais tant qu’à y faire, si on peut laisser l’État débourser à sa place, pourquoi pas. D’où le fait qu’on se précipite au...