Il y a le Myanmar : c’est la nouvelle Birmanie. Il y a le « Yanamar », c’est l’éternel Liban. Au Myanmar, il y a une junte militaire tellement habituée à gaver son peuple de couleuvres qu’elle lui en fait oublier la faim. Tellement habituée à manipuler l’information intra-muros qu’elle croit pouvoir escamoter 100 000 morts et un cyclone dévastateur aux regards de la planète. Au Liban, pareil, la guerre n’aurait été qu’une intempérie aux yeux de l’opinion si les hommes en armes de l’opposition avaient poursuivi leur expédition punitive contre l’ensemble de la presse « ennemie ». À la différence que le Libanais de base est, malgré les apparences, réfractaire à l’embrigadement. Sous ses airs bonhommes, sa longue expérience du décryptage des mensonges politiques en a fait un rebelle que hérisse la moindre atteinte à son intelligence et à ses libertés. Les médias, ce week-end, y compris ceux de l’opposition, ont manifesté une belle solidarité avec leurs confrères du Moustaqbal. La prise d’assaut de la télévision, du quotidien et de la fondation du Courant du futur a inquiété, sinon révolté journalistes et intellectuels de tous bords. Ils y ont vu le bâillon qui bientôt les étoufferait tous. L’excellent éditorial de Talal Salmane dans le quotidien opposant as-Safir (livraison du 10 mai) témoigne de cette indignation. Si Salmane ne ménage pas l’équipe au pouvoir, il n’en recommande pas moins au chef de la Résistance de tempérer son action. Sous un titre éloquent : « Pour l’honneur des armes », il souligne que si le rôle d’une résistance n’est pas de gouverner, il consiste encore moins à opprimer. Salmane prie enfin la Résistance de respecter les médias, et particulièrement ceux qui la critiquent, pour garder sauves la pureté de sa cause et la légitimité de son armement.
Particulièrement bouleversante fut dans ces circonstances l’intervention de Sahar el-Khatib, présentatrice du journal télévisé de la Future. Traumatisée par l’assaut donné au petit matin au siège de la télévision, rue Spears, épuisée par 48h de charrette sans sommeil, son écœurement, sa colère et son désespoir, la sincérité de son cri dans le cadre de l’émission de Marcel Ghanem ont trouvé leur écho au plus intime de la conscience des Libanais. Parce que ce soir-là, elle a incarné la dignité d’un peuple pour qui la liberté est peut-être le seul tabou et qui ne fut pas par hasard le pionnier de la presse dans le monde arabe. Parce que ce soir-là, elle a dénoncé l’attitude invraisemblable de l’armée, qui, au lieu de refouler les attaquants, les a autorisés à couper les câbles et s’est contentée de faire évacuer les journalistes sous prétexte qu’ils allaient être égorgés. Parce qu’elle s’est adressée, les yeux dans les yeux, à ces gens dont elle ne partage pas les convictions, mais à qui elle a toujours tenu à offrir une tribune. Parce que ce soir-là, Sahar avait la beauté d’une icône quand elle a répété ces mots qui aviveront longtemps, avec des relents de honte, la lueur de conscience qui vacille tout de même, faut-il le croire, au fond de la barbarie : « Dieu a créé en l’homme deux choses intangibles : l’âme et la voix. Qui êtes-vous pour étouffer nos voix, qui êtes-vous pour prétendre toucher l’intouchable ? » Sahar, que je ne connais pas, merci pour ces mots que j’ai accueillis debout, la gorge serrée et refoulant mes larmes, merci pour la fierté, merci pour la seule et unique victoire acquise en ces jours de sang et de cendres : celle de la liberté et de l’intelligence contre l’obscurantisme reptile. Merci et respect.
Ainsi va et revient la vie en notre Y en a marre. Nouveaux combats absurdes et nouvelles guerres vaines. Nouvelles conquêtes sans gloire de territoires où l’hectare vaut moins que l’obus qui le laboure. Nouvelle cohorte de veuves et d’orphelins, nouvelle litanie de « martyrs » qui n’ont rien demandé. Nouveau tribut de sang au dragon de saint Georges.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y a le Myanmar : c’est la nouvelle Birmanie. Il y a le « Yanamar », c’est l’éternel Liban. Au Myanmar, il y a une junte militaire tellement habituée à gaver son peuple de couleuvres qu’elle lui en fait oublier la faim. Tellement habituée à manipuler l’information intra-muros qu’elle croit pouvoir escamoter 100 000 morts et un cyclone dévastateur aux regards de la planète. Au Liban, pareil, la guerre n’aurait été qu’une intempérie aux yeux de l’opinion si les hommes en armes de l’opposition avaient poursuivi leur expédition punitive contre l’ensemble de la presse « ennemie ». À la différence que le Libanais de base est, malgré les apparences, réfractaire à l’embrigadement. Sous ses airs bonhommes, sa longue expérience du décryptage des mensonges politiques en a fait un rebelle que hérisse...