L’un tranche la gorge des moutons et l’autre celle de ses victimes. Ce sont les deux « bouchers » de Arab Jabour, une zone rurale sunnite à la périphérie sud de Bagdad. Le premier, Hussein Jawad Moubarak, 53 ans, est aimé et respecté dans ce secteur où sa boucherie bénéficie de la meilleure réputation. Le second, Qoussay Taha Abd al-Joubouri, âgé d’une vingtaine d’années, est détesté et craint, et il est en fuite.
Les destins de ces deux hommes se sont croisés au lendemain de l’invasion américaine en Irak, en mars 2003. « Qoussay a rejoint les rangs d’el-Qaëda et il est devenu un assassin », explique Moubarak, un homme élégant avec des cheveux noirs et une moustache grise. « Lui et sa bande ont terrorisé Arab Jabour. Ils ont tué beaucoup de gens, contraint des enfants à rejoindre el-Qaëda. Ils ont enlevé des gens, les ont tués et jeté leurs corps dans les rues », explique-t-il à l’AFP lors d’une réunion de l’association professionnelle de Arab Jabour.
À la fin 2005, après s’être déchaîné contre les fermiers de la région, Qoussay et ses complices s’en sont pris au boucher et à son négoce, installé dans le village depuis des générations. « Ils ont tiré des obus de mortier contre mes vaches et mes moutons, et ils les ont presque tous tués. Ils ont ensuite placé une bombe devant ma maison », se souvient Moubarak. Il a alors fui avec sa femme, ses cinq filles et son fils à Bagdad, à 30 km plus au nord, dans le quartier de Dora.
« J’ai ouvert une autre boucherie, mais je me suis juré de revenir à Arab Jabour parce que c’est là que ma famille a ses racines », raconte encore le quinquagénaire. Puis les troupes américaines ont pris pied dans ce secteur à partir de juillet 2007. « Deux jours après l’arrivée des Américains, j’ai fermé ma boucherie à Dora et je suis rentré chez moi », explique-t-il. Mais son magasin avait été détruit. « J’ai installé une table sous un arbre et j’ai tué mon premier mouton. Le premier jour, je n’ai vendu que cinq kilos de viande, et nous avons mangé le reste avec ma famille », dit-il.
Mais rapidement, la nouvelle du retour du boucher a fait son chemin, et ses anciens clients sont revenus. Moubarak s’est mis à vendre 200 kg de viande par jour. Dans le même temps, les troupes américaines et irakiennes ratissaient la région, forçant Qoussay et ses hommes à fuir. Dès novembre, des membres de la bande ont été capturés et certains tués, comme Mohammad Othman Salam, plus connu sous le nom de « fantôme » et encore plus redouté que Qoussay lui-même.
« Il avait l’habitude de couper la tête des gens », explique Ahmad Abaid Khalaf, un commerçant de 35 ans, présent lui aussi à la réunion de l’association professionnelle. « Lorsque nous avons entendu dire qu’il était mort, nous sommes sortis pour danser dans les rues », ajoute-t-il.
Peu de temps auparavant, les extrémistes étaient venus chez lui et avaient froidement exécuté son frère, son fils et son neveu parce qu’ils refusaient de rejoindre el-Qaëda. « Ils les ont abattus devant le reste de la famille », précise Ahmad. Il se trouvait à Bagdad au moment du drame, et lorsqu’il s’est précipité à Arab Jabour, il était trop tard : la bande s’était installée dans sa maison et refusait même de lui rendre les dépouilles de ses proches.
Lorsque, plus tard, les affiliés d’el-Qaëda lui ont volé son camion et tout son argent, il a fui avec sa famille. Ahmad a dû attendre le mois de janvier 2008 et une nouvelle offensive américaine contre les derniers bastions des « jihadistes » pour retrouver son village. Depuis, plus personne dans le secteur n’a revu Qoussay et ses hommes de main, et les affaires vont bien pour Moubarak le boucher. Mais lui et Ahmad seraient plus tranquilles si Qoussay Taha était pris ou tué. « Nous avons encore très peur de lui », avoue Moubarak.
Bryan PEARSON (AFP)
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Les destins de ces deux hommes se sont croisés au lendemain de l’invasion américaine en Irak, en mars 2003. « Qoussay a rejoint les rangs d’el-Qaëda et il est devenu un assassin », explique Moubarak, un homme élégant avec des cheveux noirs et une moustache grise. « Lui et sa bande ont terrorisé Arab Jabour. Ils ont tué beaucoup de gens, contraint des enfants à rejoindre el-Qaëda....