Dans les deux camps, les Cassandre, les oiseaux de mauvais augure, se font légion pour prédire que l’escalade politique, qu’amorcent les déclarations boutefeux consécutives au sommet, va provoquer des secousses sécuritaires. Thème d’autant plus funeste, et déplorable, qu’il sert de nouveau support à la sempiternelle polémique sur les allégeances aux axes. Les loyalistes accusant la Syrie de préparer la déstabilisation sur le terrain et les prosyriens mettant en cause les États-Unis, l’Égypte et l’Arabie saoudite, sans oublier Israël ou même l’Europe.
Profondément inquiets, tous les diplomates arabes en poste à Beyrouth mettent publiquement en garde contre ce danger de grave dérapage. Certains confiant dans leurs assises privées que des parties déterminées seraient tentées de faire sauter le couvercle de la marmite à seule fin de forcer une solution qui leur serait favorable.
Amr Moussa lui-même a peur de l’irréparable et redouble d’efforts préventifs passant par une rencontre rapprochée des ministres arabes des Affaires étrangères, afin de redynamiser l’initiative qu’il est chargé de mener à bien.
Controverse résiduelle
Pour le moment, cependant, on s’en tient encore à l’affaire du sommet et de l’abstention libanaise. Selon les prosyriens, une participation aurait permis de dénouer la crise, de déterminer les mécanismes d’application de l’initiative arabe. Un ministre leur répond en relevant qu’une participation libanaise n’aurait en rien modifié les résultats de la conférence pour ce qui est du dossier local. Car, avec ou sans les Libanais, les autres participants n’auraient jamais réussi à porter le régime syrien à cesser de s’immiscer dans la crise libanaise. Et encore moins à transformer son intervention de négative à positive et conciliatrice. Au mieux, le conflit, arabe et local, serait resté en l’état.
Quitus
Avec un passif alourdi pour le Liban officiel, puisque, par sa présence, il aurait blanchi la page du régime syrien. En semblant admettre que ce dernier n’est pas hostile et pas responsable du blocage de la présidentielle. Qu’il se lave les mains du dossier libanais. Donc que la solution incombe entièrement aux seuls Libanais, puisque le problème ne tient qu’à eux, comme l’ont affirmé Assad et Moallem, en passant du coup l’initiative arabe superfétatoire aux pertes et profits.
De plus, le réalisme le plus élémentaire veut qu’à Damas, la délégation libanaise n’aurait pas été en mesure de mettre les points sur les i, comme Siniora l’a fait à la veille du sommet dans un discours adressé aux dirigeants arabes et à l’opinion publique. Les représentants du Liban n’auraient pas pu pointer du doigt le pays hôte, dénoncer son obstructionnisme et sa vindicte têtue, son refus de normaliser les relations bilatérales.
Une précision, si besoin était : quelques jours avant le sommet, alors que le Liban n’avait pas encore pris sa décision, Moussa a fait savoir à Siniora qu’à la séance inaugurale, seuls le président de la conférence, le président du sommet de l’OCI et le secrétaire général de la Ligue prendraient la parole. Siniora y a vu un clair signal de refus de le laisser s’exprimer, indique le ministre cité.
Par contre, en laissant le fauteuil du Liban vide, le pouvoir a du même coup conforté les Arabes, qui en font état dans la dernière mouture de leur initiative, dans la conviction que le problème local découle en tout premier lieu du contentieux syro-libanais. Qu’il faut dès lors traiter au plus vite via la mission Moussa.
Les prosyriens s’indignent que Siniora se soit rendu à la conférence islamique de Dakar pour bouder ensuite le sommet arabe organisé à Damas. Le ministre cité leur rétorque que le Liban n’a pas de problème avec le Sénégal et n’en a aucune crainte, ce qui n’est pas du tout le cas avec le régime syrien.
Une idée mort-née
Un détail, encore plus marginal aujourd’hui qu’hier : certains ont suggéré que Sleimane assiste au sommet de Damas à la tête d’une délégation de diplomates. Berry avait rejeté cette idée en soulignant que la conférence n’est pas réservée aux commandants en chef ni aux fonctionnaires. Ces cadres le regrettent. Selon eux, le général aurait eu une occasion utile de discuter avec les Syriens et avec les Arabes d’une sortie de crise. Douteux, et en tout cas, selon des sources informées, c’est sur recommandation syrienne que les opposants du cru ont refusé une telle option. Ce qui conduit des loyalistes à se demander si le général Sleimane reste vraiment un candidat de consensus aux yeux de Damas, de ses alliés du cru et de leurs bons amis.
À ce propos, les majoritaires pensent plus que jamais que la nouvelle initiative qu’annonce Berry n’est qu’une manœuvre d’atermoiement téléguidée. Et qu’elle sert à couvrir le marionnettiste syrien qui prétend que la balle est uniquement dans le camp des Libanais, que c’est à eux de bouger, en faisant fi de l’initiative arabe. En surenchérissant sur le package deal aussi rédhibitoire que préliminaire, les Syriens et leurs alliés montrent qu’ils ne veulent tout simplement pas de la présidentielle. Dès lors, estiment les loyalistes, même les efforts de conciliateurs bien intentionnés comme Michel Murr sont voués à l’échec.
Retour, pour conclure, à la question sécuritaire. Si beaucoup craignent que le choc ne se produise au Liban, maillon faible de la chaîne, certains assurent qu’il pourrait avoir lieu ailleurs dans la région. Et que toutes les donnes, locales ou extérieures, en seraient bouleversées. Mais, c’est évident, même dans ce cas, la scène libanaise, si friable, risquerait d’en être gravement ébranlée.
Philippe ABI-AKL
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Profondément inquiets, tous les diplomates arabes en poste à Beyrouth mettent publiquement en garde contre ce danger de grave dérapage. Certains confiant dans leurs assises privées que des parties déterminées seraient tentées de faire sauter le couvercle...